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Accueil du site > 9. SAINT-GERVAIS ET L’ESCALADE > L’Escalade

L’Escalade

lundi 28 novembre 2005, par Ana LOU

C’est dans une période de doute au sein de l’histoire européenne qu’a eu lieu l’Escalade. La cité de Calvin doit se battre pour affirmer son identité particulière et sa cohésion alors que la Maison de Savoie exerce de plus en plus de pression et que tous ceux qui la considèrent comme une cité hérétique oeuvrent contre elle. Cet événement qui pourrait paraître anodin et noyé par la politique des grandes puissances de l’époque s’avéra avoir un large retentissement. De nombreux documents furent écrits à ce sujet ainsi que des chansons populaires et une riche iconographie naquit, relatant les faits. Mais quelles ont été les raisons pour que cette tentative d’attaque sur la cité ait un tel rayonnement et continue encore à être célébrée de nos jours ?

Les Genevois cherchent la paix

Depuis 1589, la République de Genève était en guerre avec le Duc de Savoie. Malgré ses tentatives Genève ne réussit pas à faire partie du corps hélvétique. Devant la résistance des cantons catholiques pour son inclusion, elle se voit donc obligée de chercher assistance ailleurs. Pendant les années qu’avait duré le conflit, la Ville, encerclée et séparée de la plus grosse partie de son arrière-pays par une frontière politique renforcée d’une barrière religieuse, avait noué de puissantes alliances avec la France d’Henri IV et la République de Berne. Alliances qu’elle tenta d’utiliser alors que la France et l’Espagne étaient sur le point de signer le traité de paix de Vervins en 1598, mettant fin à la guerre séculaire entre ces deux maisons. Genève tente de se fire inclure dans ce traité pour mettre un terme, une bonne fois pour toutes, à ses dissensions avec Charles-Emmanuel de Savoie. Pour ce faire, elle use de son alliance avec la France, mais son statut de ville hérétique jouera en sa défaveur ainsi que la volonté de la Maison de Savoie d’assujettir la cité. S’en suivront plusieurs négociations échelonnées dans le temps entre les membres de ce huis clos.

L’une des plus significatives fut celle où le Duc de Savoie négocia la récupération du pays de Gex et la Châtellenie de Gaillard, occupés par les Genevois. Ces derniers demandèrent au roi Henri IV de les leurs laisser en compensation d’une partie de la dette royale, faisant fi des exhortations pour qu’ils soient sur leurs gardes car ils se verraient ainsi entouré de leur ennemi. Le traité de Lyon, entre la France et la Savoie rattachera donc, en 1601, le pays de Gex, à la France, et le bailliage de Gaillard, entre Arve et lac et en conséquence une partie de celui de Ternier entre Arve et Rhône, à la Savoie. Genève se retrouve ainsi isolée, et sans bouclier de protection laissant le chemin libre aux troupes savoyardes.

En effet, le Traité de Lyon n’était pas encore ratifié, que déjà le Duc de Savoie élaborait des projets de revanche dans lesquels Genève figurait en bonne place. La signature du traité le frustrait dans ses ambitions et atteignait aussi son prestige.

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Les projets de Charles-Emmanuel

Les projets du Duc sur la ville ne restèrent pas longtemps secrets. Peu après le traité de Lyon, au printemps 1601, Charles de Simiane, seigneur d’Albigny, était nommé lieutenant-général de Son Altesse de Savoie. En ce nouveau venu, Charles-Emmanuel avait bien trouvé l’homme qu’il lui fallait pour servir et, au besoin, mettre à exécution ses desseins. Pendant plus d’un lustre, c’est Albigny qui va être l’âme même des projets du Duc contre Genève. Tandis que le Duc en sa capitale transalpine poursuit avec entêtement le jeu diplomatique qui doit lui assurer la complicité ou tout au moins l’indifférence d’une Europe méfiante, sur place c’est Albigny qui aura à charge de mettre ses rêves en action, de rassembler les troupes, de préparer le matériel, de reconnaître le terrain. Usant de ruse et de stratège, il en viendra même à flatter les Genevois pour mieux servir ses desseins. Le Duc prendra des mesures économiques (péages) pour essayer à nouveau d’isoler la ville ; les territoires avoisinants, les terres genevoises enclavées en Savoie, seront ramenés de force au catholicisme.

Albigny ne tardera pas à user de ses talents pour trouver des intelligences solides sur place et lancer des reconnaissances, s’aventurant même jusqu’en pied de muraille. Plusieurs desseins pour Genève naîtront dans son esprit mais tous ne verront pas le jour ou alors seront vite avortés.

La nuit la plus longue

L’attaque originellement prévue pour la Toussaint n’aura pas lieu à cause des fortes pluies et des difficultés qui se sont accrues mais ce n’est pas pour autant qu’elle sera abandonnée ! Elle sera juste reportée à la nuit du 11 au 12 décembre 1602. Le 11 décembre au matin, un conseil de guerre a lieu où le plan d’attaque est exposé aux chefs. Brunaulieu commandera le détachement de l’Escalade proprement dit, qui aura pour tâche de tenir le rempart, de forcer les portes intérieures et d’ouvrir du dedans les portes extérieures au gros de l’ennemi ; celui-ci, sous les ordres d’Albigny, attendra à Plainpalais le résultat de cette première opération et s’engouffrera dans la ville sitôt la porte Neuve ouverte ; le Duc gardera en main la cavalerie à une demi lieue de la ville. Quant aux contingents espagnols et napolitains, logés à la Roche, ils formeront l’arrière garde et marcheront dès qu’on fera appel à eux. Ce qui n’eut finalement jamais lieu. Le plan d’Albigny est habile, bien conçu et use de ruse en confiant la mission de l’escalade périlleuse à une troupe d’élite dont il connaissait les sentiments vis-à-vis de l’enclave calviniste : c’est la noblesse savoisienne, jadis étroitement liée à la vie de la cité, dépossédée de ses biens, titulaire des charges civiles de l’ancienne administration épiscopale. Pendant ce temps, Genève ne se doute de rien et dort profondément.

Malgré les précautions prises par l’état-major du Duc pour concentrer sans bruit les forces nécessaires, ces divers préparatifs n’avaient pourtant pas passé toujours inaperçus. De Grenoble, bien informé, Lesdiguières en avait avisé les magistrats genevois, mais sa lettre ne fut remise à Genève que le 14 décembre, soit quarante-huit heures trop tard. Au cours de l’après-midi du 11, un cavalier inconnu se présente à la porte Neuve, demande à parler au capitaine du poste et lui dit "je vous avise que vous vous teniez sur vos gardes, le duc de Savoie ne vous veut pas de bien". Malgré cet avertissement, aucune mesure ne sera prise au sein des fortifications.

Un autre fait qui souligne que Genève ne tient pas compte des avertissements est l’évènement qui se produit le même jour vers 7h du soir. Une patrouille rencontre près de Jargonnant Pierre Brasier, de Chêne, qui vient avertir les Genevois qu’une quinzaine de cavaliers et quelques gens de pied sont arrivés à Etrembières et ont fait prisonniers ceux de la ville. L’avis est transmis correctement au portier de Rive, lequel avertit le syndic de la Garde, Philibert Blondel (qui, lors de cette transmission, prononça la parole fameuse : "Les Savoyards ne sont pas des oiseaux, on les verra venir ?"). Sur cet avertissement, Blondel proposa au syndic Chabrey d’aller lui-même, à la tête d’une cinquantaine d’hommes, au secours des prisonniers et Chabrey, sagement, refusa d’ouvrir la ville de nuit après tous ces avis alarmants.

Des mesures seront tout de même prises. On ferait faire des rondes et on augmenterait de dix à douze le poste de la Maison de Ville. Mais le corps de garde de la porte Neuve, qui aurait pu être renforcé, demeure formé de treize à quatorze hommes. Des deux guérites de la longue courtine qui va de la porte Neuve à la Monnaie, l’une était occupée par un soldat, l’autre vide depuis plus de dix ans. Enfin, les portes intérieures, qui étaient munies de coulisses, ne semblent pas avoir été fermées et les chaînes qu’on tendait au travers des rues en cas d’alerte ne furent pas mises en place.

Beaucoup plus grave encore fut l’insouciance de la patrouille du dehors qui avait rencontré Brasier à Jargonnant. Ordonnée par Blondel lui-même pour surveiller les abords de la Ville, elle avait reçu et transmis ce premier avis. Mais au lieu de redoubler de vigilance, après avoir contourné le front des fortifications, soit les bastions de Saint-Antoine et du Pin, elle redescendit vers Saint-Léger et vers 8h du soir, rentra dans une petite capite. Deux hommes, quelques instants avant l’assaut, rentreront en ville par la porte de Rive sans avoir rien vu. Les autres seront coupés des murailles par les troupes savoyardes arrivées entre temps et pourront trouver refuge à la Tour d’Arve où ils assisteront, sans être inquiétés, à l’avance puis au reflux confus des assaillants, et rentreront en ville le lendemain matin, où une bénigne peine de vingt-quatre heures de prison sanctionnera seule leur négligence.

Dès la tombée de la nuit, les troupes de Savoie reprennent leur marche directe sur Genève. A 22h, le gros venu d’Annecy et d’ailleurs a rejoint au pont d’Etrembières les troupes amenées de Bonne par Albigny. Ils continuent leur avancée tout en longeant l’Arve pour masquer le bruit des piétinements. Ils arriveront à Plainpalais sans que personne ne s’en rende compte. Comme l’avaient remarqué les espions les nuits précédentes, la longue courtine qui remonte du Rhône à la porte Neuve n’est particulièrement surveillée d’aucune sentinelle et les deux corps de garde qui la flanquent, à Neuve et à la Monnaie, sont trop éloignés l’un de l’autre pour qu’entre deux rondes on y décèle facilement des remuements suspects. On dresse les échelles...

Quelques dizaines de soldats d’élite munis d’échelles enveloppées de chiffons se glissent le long de la muraille et les plus agiles franchissent le parapet sans que le guet ait sonné l’alerte. La mère Royaume, une huguenote d’origine lyonnaise, voit soudain un soldat savoyard s’avancer dans la ruelle. Elle saisit sa marmite sur la crémaillère de l’âtre, et déverse la soupe brûlante sur les assaillants... L’alerte est sonnée. En hâte, les intrus se précipitent de l’intérieur pour ouvrir les battants de la poterne et faire entrer les Savoyards massés derrière. Mais c’est trop tard. Un garde du nom de Isaac Mercier se jette sur le taquet qui retient la herse et la fait tomber sur les assaillants qui se précipitaient sous le porche. La ville est sauvée. Les survivants de l’assaut - dont le comte de Sonnaz - seront pendus le lendemain avec force démonstrations de joie dans la plaine de Plainpalais, et leurs corps livrés aux injures des passants.

Les morts genevois

Du côté du camp genevois, il est temps, le lendemain matin, de panser les vingt-cinq blessés qui survécurent et de compter ses morts - au nombre de dix-sept. Le 14 décembre, un cortège solennel transportait les victimes à leur dernière demeure, le cimetière de Saint-Gervais et, malgré les habitudes calvinistes qui proscrivaient tout monument funéraire, le Conseil au début de 1603 fit poser sur le mur septentrional du temple une plaque rappelant leur sacrifice et leurs noms. En 1895, les dépouilles seront inhumées dans un caveau creusé dans la chapelle, désormais dite de l’Escalade.

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Bibliographie

Les monuments d’art et d’histoire du canton de Genève - Genève, Saint-Gervais : du Bourg au Quartier, tome 2, WINIGER Anastazja, Société d’histoire de l’art en Suisse SHAS, Berne, 2001

La Mère Royaume, figures d’une héroïne, XVII-XXIème siècle, WALKER Corinne avec la collaboration de ZUMKELLER Dominique, Société d’histoire de la Suisse Romande, Georg, 2002

L’Escalade de Genève 1602, Histoire et tradition, BLONDEL Louis, RUCHON François, Alexandre Julien Editeur, Genève, 1952


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