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St-Gervais et ses mythes

lundi 24 octobre 2005, par Victor Salamin


LE PARFUM D’UN QUARTIER

Un habitat autrefois encombré, des rues étroites, mais une promiscuité conviviale

Qui parcourt aujourd’hui les rues qui délimitaient l’ancien Saint-Gervais a bien de la peine à s’imaginer la vie qui animait le Faubourg avant les années 1930. Seuls s’en souviennent encore les plus anciens parmi nous, dernière mémoire vivante. Des pans entiers du quartier furent démolis, qui étaient à la fois pittoresques mais aussi malsains, inconfortables, voire menacés d’effondrement. Ces anciennes bâtisses, par leur configuration et leur population particulière, ont façonné plusieurs siècles durant un esprit propre à Saint-Gervais.

Les rues étroites et les maisons accolées les unes aux autres obligeaient à une nécessaire promiscuité et à d’étroites relations. Les façades des maisons s’élevaient en général sur trois niveaux. Au rez-de-chaussée, les diverses arcades étaient occupées par les boutiques, épiceries, boucheries, cordonneries, salons de coiffure, laiteries, cafés et estaminets, puis, au-dessus, quatre à cinq étages d’habitation construits en molasse et plus haut encore un surélèvement de un, deux et parfois trois étages : les ateliers de cabinotiers aux hautes et nombreuses fenêtres juxtaposées et orientées vers la lumière nécessaire au travail précis des horlogers et bijoutiers (cabinotiers qui donneront à Saint-Gervais sa physionomie et son esprit). Une enfilade de toits imbriqués les uns dans les autres et de cheminées de divers gabarits coiffait le tout.

Pour faire face à l’augmentation croissante de la population au sein d’un périmètre ceinturé par des murs et des fortifications, on avait dû construire à l’intérieur même des cours et jardins d’autrefois, ce qui finit par donner le sentiment d’un entassement. Pour accéder à certains immeubles, il fallait emprunter d’étroits passages couverts ou à ciel ouvert entre deux maisons, ainsi que de sombres allées reliant une cour à l’autre et accéder par des traverses et des escaliers jusqu’au haut des ateliers.

Louis Bron dans ses souvenirs d’enfance nous en parle de manière attachante.

Un ancien, interrogé en 1992 par Luc Weibel, se souvient de ces diverses ruelles disparues : la ruelle du Temple, qui montait vers l’église, et où se trouvaient les bordels, l’allée des Tisserands, l’allée du Sel, l’allée des Tanneurs. "Dans toutes ces allées il y avait des tisserands, des fabriquants de bouchons, des tanneurs - un métier qui payait bien". Tout le quai était empuanté par l’odeur des peaux. Il y avait aussi ceux que l’on appelait les "bras pendants" : "Des types qui fichaient rien du tout, des épaves, qui se traînaient, mal fringués, qui étaient pleins de poux, qui puaient ! Il y avait de tout, des Genevois et des gens qui venaient d’ailleurs, qui n’étaient pas du canton : je me rappelle un architecte, qui était l’as des as, et qui a fini là. Ils se retrouvaient dans une cour, au milieu de l’îlot, où les démolitions avaient déjà commencé : c’était la "Cour des Miracles". Ils buvaient de l’alcool à quatre sous, ils habitaient des appartements abandonnés, pleins de punaises, de fourmis, de rats."

De cet espace si encombré naissait toute une vie grouillante, boutiques, commerces, ateliers de toutes sortes s’étalant vers le Rhône dont l’eau actionnait moulins divers, permettait le lavage des peaux et du linge que les lavandières, nombreuses, agenouillées au fond de leur bateau-lavoir brossaient énergiquement. Les bateaux-lavoirs étaient des lieux particulièrement animés du quartier. Ils favorisaient les échanges sociaux au même titre que les ateliers de la Fabrique. Lavandières, ménagères, porteurs de lessive s’y rencontraient et discutaient. La plupart des femmes étaient en effet ouvrières et nombreuses s’employaient à la Fabrique, d’autres gagnaient leur vie en faisant des ménages ou en lavant le linge. Le dernier bateau-lavoir disparut en 1934.

Il y avait aussi ces fêtes "qui duraient toute la nuit, il y avait un monde fou, fallait voir ça. Partout c’était la gaieté, la rigolade, l’accordéon. Il y avait des banquets pour les jeunes, des banquets pour les vieux, des arbres de Noël ! Et des cortèges ! On avait un tonneau avec du pinard, et on faisait boire les gens. En tête défilait le maire - c’était un maire non officiel, pour le quartier -, tout décoré, avec une écharpe bleu et blanc, un tube sur la tête, dans une calèche. Puis venaient les enfants, la fanfare, les drapeaux, et des étages, les gens jetaient de la monnaie, des pièces de quatre sous, de dix sous. On ramassait bien 4000 mille francs en une après-midi, pour les enfants, les cuisines scolaires. Une fois, ils avaient cuit un boeuf entier ! C’était le clou de la fête... Quand il y avait la vogue à Saint-Gervais, c’était quelque chose ! C’était tout décoré. Du fait que la rue était étroite, on tendait des guirlandes d’un côté à l’autre, on faisait passer des ficelles, et on y accrochait des petits drapeaux, des falots. Il y avait des cortèges, des carrousels, des marchands de cacahuètes."

Luc WEIBEL, "C’était le plus beau quartier de Suisse", L’autre Genève, Zoé, 1992.

°

Roberto BROGGINI : Saint-Gervais 1992

"Gouailleur et laborieux, vieux faubourg parsemé de gangrène moderne, refermé sur lui-même et ouvert au monde, Saint-Gervais connaît de multiples images. En huit minutes, on se retrouve à l’aéroport (à destination de Rio ?) par Cornavin, en trois heures à Lausanne en voguant sur un vapeur de la CGN. Et une année durant, du Cendrier à Grenus, passant par les Etuves, poursuivant par Coutance pour arriver aux Corps-Saints, on peut y vivre en autarcie. Car l’artisan, la connaissance, l’amusement, les livres sont toujours présents. Fruits du passé, ils nous rassurent sur l’avenir.

Il y a les toits qu’affectionnent les chats de gouttières et les poètes ; quelques passages de traverses nous remémorent le quartier reclus, ces pâtés insensés où la maréchaussée n’osait poursuivre les mômes chapardeurs.

Aujourd’hui, on a du pain. Il manqua un hiver du XVIIIe siècle, lorsque le Rhône gela et les moulins cessèrent de fonctionner. Au XIXe siècle, les gens de Saint-Gervais dressèrent des barricades en l’Ile. Trois jours plus tard le gouvernement aristocratique d’en face tombait. On n’en a toujours pas changé...

Les gens se saluent ou pas, connaissent les habitudes des uns ou des autres. L’hiver, on sent encore les effluves du bois, du charbon qui se consument dans les fourneaux. L’été, les terrasses invitent au farniente. Petit village où se croisent nationalités, moeurs et modes de vie . Y’a le natif, l’immigré, l’hôte de passage, les gamins, nos aînés et ceusses qui nous appelaient des "pique-meurons", viennent dévaliser les magasins du quartier, surtout le samedi.

Et dire qu’un jour, les automobiles disparaîtront, cesseront de s’engouffrer dans la bouche béante et puante de la place Grenus ! A Saint- Gervais, on aime le rêve".

Roberto BROGGINI, Les gens se saluent ou pas, L’autre Genève, Zoé, 1992.

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SAINT-GERVAIS A L’EPREUVE DU MYTHE

Derrière ces témoignages : une idéalisation d’un passé révolu ? Le besoin légitime de se rattacher par la mémoire à des racines collectives propres à un lieu ?

Le Saint-Gervais de demain se rattache intimement au Saint-Gervais d’hier et le désir de trouver un fil conducteur n’est pas sans nous éclairer lorsque le sol de l’histoire présente paraît se dérober sous nos pieds.

Le ou les mythes réducteurs, simplificateurs qui entourent et auréolent aujourd’hui encore Saint-Gervais, - et que dans notre démarche de mémoire nous soulignons volontiers,- ont fait l’objet d’une intéressante étude de Daniel Palmieri et Irène Herrmann, Faubourg Saint-Gervais, mythes retrouvés parue en 1995 et dont les lignes ci-dessous s’inspirent largement.

"Pourquoi, aujourd’hui encore, se questionnent-ils, dans l’esprit de nombreux Genevois, Saint-Gervais ne symbolisait pas tout à fait Genève ? Avec tout d’abord, deux constats : en premier lieu, le Faubourg d’aujourd’hui - un quartier où les bureaux remplacent les logements, un lieu où le vieux a cédé la place au neuf, un endroit qui pourrait ressembler à n’importe quelle autre partie de la ville - n’a que très peu de points communs avec le Saint-Gervais d’autrefois, populaire, vétuste et pittoresque, tel qu’il apparaît dans les anciennes gravures et dans les souvenirs de ses habitants.

Deuxième constatation : malgré les gigantesques transformations, tant sociales qu’architecturales, qui ont complètement bouleversé ce quartier, on continue à faire comme si de rien n’était et à célébrer, par des fêtes, par des publications, par des expressions ("ceux du faubourg"), un Faubourg de Saint-Gervais perçu comme insensible à l’emprise du temps et surtout aux atteintes des hommes...

Et si le Faubourg à tout jamais disparu continuait de subsister avec force dans la conscience collective et à représenter un endroit d’exception, c’est tout simplement parce qu’il était habité par le genius fabulae, en d’autres termes par le mythe. En effet, qui d’autre que le mythe aurait eu la vigueur nécessaire pour préserver le Saint-Gervais ancien des attaques de l’oubli ou des affres du changement ?... Etait-ce peut-être tout simplement parce que le Faubourg était réellement un lieu extraordinaire et que Saint-Gervais, ce n’est vraiment pas Genève ?"

Et de citer Philippe Monnier qui, dans son ouvrage sur la Genève de Toepffer, 1914, relève ce contraste :

"La cité est austère : il [le Faubourg]est fou. La cité est sèche, il est gras. La cité épargne : il dépense. La cité conserve : il détruit. La cité est la maison du passé : il est la carrière de l’avenir. La cité est la noble demeure du patriciat haut et triste : il est le faubourg du bon peuple qui pousse le soufflet ou la varloppe, manie le burin ou la gouge, élève des canaris ou des capucines, fréquente l’estaminet ou fait le change, sait qu’on trouve au Cendrier, chez Dumartheray, de véritables longeoles, n’a pas perdu la recette des atriaux, se régale de contes et d’aliments poivrés, partage son pain avec le pauvre, exprime sa force en sueur et répand sa belle humeur en chansons" .

Reprenons quelques-une de ces images qui façonnent un mythe.

- Le mythe du cabinotier

On identifie facilement le Faubourg à la patrie du cabinotier. L’image est-elle vaiment authentique ? Certes, la prépondérance de l’horlogerie et de la bijouterie à Saint-Gervais à contribué à lui donner un caractère particulier, son identité propre, mais il faut nuancer.

C’est la Basse ville, vers 1600, qui fut en effet la première à accueillir orfèvres et bijoutiers dans la rue précisément nommée rue des Orfèvres, aujourd’hui rue de la Croix d’Or. En pleine activité de la Fabrique de Saint-Gervais, il ne faut pas oublier qu’on trouvairt vers 1820, au Molard, à la rue du Rhône et sur l’Ile de nombreux cabinotiers avec leurs propres fabriques. Toutefois, dans la première moitié de ce XIXe siècle, six ouvriers de l’horlogerie sur dix travaillent à Saint-Gervais : un tiers à la rue du Temple et presque la moitié à Cornavin, à la rue Rousseau ou à celle du Cendrier. Comme on le voit, si Saint-Gervais reste le lieu historique de la Fabrique, il n’en a pas le seul monopole.

L’image idéale du cabinotier bien payé, prenant librement congé l’après-midi ou faisant le lundi bleu doit, elle sussi, être atténuée, car parmi les ouvriers les inégalités subsistaient.

Entre patrons et ouvriers les rapports étaient parfois tendus, voire distants. Les patrons, bien que vivant "à pot et à feu" avec des ouvriers conscients de leur sort, savaient s’en tirer moyennant "un tonnelet de bière ou une partie de boule faite à propos". Restait le sentiment, qu’être fils d’horloger, c’était être de condition supérieure.

N’oublions pas non plus que les métiers de l’horlogerie, privilégiés,- les horlogers avaient tendance à se considérer comme une classe à part,- n’étaient accessibles qu’aux seuls Genevois. Une fracture sociale existait au sein de l’horlogerie genevoise : une discrimination protectrice excluait les cabinotiers Natifs ou étrangers par le moyen de barrières professionnelles et civiques.

L’image idéalisée du cabinotier doit beaucoup à Rousseau. Elle sera reprise souvent. On la retrouve sous la plume de Paul Chaponnière (Genève, 1930) :

"Ils professaient l’amour et le respect du beau travail, ils besognaient de leur cerveau autant que de leurs mains. Rien ne les troublait de ce qui pouvait émouvoir le commun des mortels... Ils lisaient énormément, parlaient de tout, indisciplinés, turbulents, violents et généreux, ayant le ton haut et le rire sonore, jouaient aux plaques avec des écus et se montraient fort amis du plaisir que l’on goûte hors de la maison familiale. Très instruits d’ailleurs : "Un horloger de Paris", disait Jean-Jacques, "n’est bon qu’à parler de montres ; un horloger de Genève est un homme à présenter partout". Partout, c’est peut-être beaucoup dire ; en tout cas, partout où se trouvent des gens intelligents".

L’image du cabinotier lettré, instruit doit aussi être nuancée. Sans doute la population genevoise bénéficiait d’un taux élevé d’instruction. Si on lit beaucoup dans la Fabrique, la plupart des cabinotiers savent à peine lire et écrire. Seuls certains chefs de la Fabrique et quelques rares ouvriers ont une formation supérieure, philosophique ou scientifique et possèdent une bibliothèque. Toutefois, c’est par leur intermédiaire et leur militantisme que se répandront les idées nouvelles qui agiteront politiquement le Faubourg.

- le mythe du frondeur

L’isolement, la mise à l’écart de Saint-Gervais (à qui l’on refusera longtemps des remparts), le rejet des Natifs comme citoyens à part entière, les entraves professionnelles et économiques au sein de la Fabrique d’horlogerie entretiendront un esprit de fronde et d’insoumission qui deviendront monnaie courante. Les troubles de 1782, qui amèneront la révolution à Genève, auront parmi les meneurs un monteur de boîtes à la rue des Etuves, Isaac Cornuaud.

1788 est une année de mauvaise récolte. Le 26 janvier 1789, (comme le rappelait ci-dessus Roberto Broggini) le gouvernement genevois augmente le prix du pain. Cette décision déclenche une émeute à Saint-Gervais, le quartier le plus populaire. Chargée de ramener le calme, la garnison est repoussée à coups de pierres, de tuiles et de seaux d’eau bouillante. La hausse fut annulée.

Toute cette effervescence bénéficiait de l’appui de certains cercles plus turbulents. On dénombrait en effet une quarantaine de cercles et sociétés du quartier où avaient l’habitude de se réunir, selon des affinités professionnelles ou politiques, la plupart des hommes.

Ces insurrections provoqueront la chute du gouvernement en 1792 et l’instauration des comités révolutionnaires. Jusqu’à l’annexion de Genève par la France en 1798, les cercles révolutionnaires de Saint-Gervais, que l’on retrouve aussi bien du côté des révolutionnaires que de leurs adversaires, vont jouer un rôle de premier plan. Cela explique certainement pourquoi le souvenir de Saint-Gervais, foyer turbulent de la République, restera autant gravé dans les mémoires au siècle suivant.

Ainsi, le Faubourg qui nous apparaît aujourd’hui comme un quartier pareil aux autres se démarquait donc autrefois par une certaine originalité. Certes les cabinotiers s’y retrouvaient en grand nombre, et les foyers de turbulence étaient nombreux, mais ce ne fut pas une spécificité propre à Saint-Gervais. On retrouve également ces traits, moins marqués toutefois, sur la rive opposée.

Deux de ses enfants vont surtout contribuer à magnifier et populariser sur la scène politique et littéraire le mythe de Saint-Gervais : Rousseau surtout, puis James Fazy.

- Saint-Gervais et Rousseau (1712-1778)

Rousseau, issu d’une famille d’horloger, quitte la Haute Ville pour habiter, encore enfant, le Faubourg. Le grand-père maternel était horloger et possédait une importante bibliothèque, qui fut transférée dans l’atelier du père de Jean-Jacques. Ce dernier avait l’habitude de lire des textes à son père durant son travail. De là prit naissance le portrait du cabinotier genevois habile artisan et féru de culture.

Rousseau raconte la grande fête qui eut lieu un soir sur la place de Saint-Gervais. Musique, danses et allégresse avaient réuni un peuple où l’amitié, la fraternité, la concorde préfiguraient cet esprit de liberté, d’égalité, d’indépendance que la révolution française reprendra quelque temps plus tard.

Beaucoup de voyageurs et lecteurs de Rousseau viendront rechercher l’image de cette république démocratique idéale confondue avec Genève.

En réalité, la Genève conservatrice condamne l’Emile et le Contrat social (1762) et Jean-Jacques, rejeté, préfère renoncer à son droit de citoyenneté. Ces événements vont resserrer encore davantage les liens qui unissent Saint-Gervais malmené avec le subversif Rousseau que les autorités de la cité ont injustement désavoué et dont elles ont publiquement fait brûler les livres.

Dans les années 1780, alors que les troubles politiques grondent, alors que les Natifs voient une fois encore leurs droits bafoués, le mythe Rousseau prend une ampleur inégalée :

"Rousseau, relève un voyageur de l’époque, est tout à fait l’homme du peuple ; les Représentants [membres du parti progressiste]voient en lui le martyr des aristocrates ou des grands et, comme ils croient tous soutenir et défendre la cause du peuple opprimé, ils le regardent comme leur patriarche : par ses écrits, Rousseau se trouve maintenant à la tête des opprimés... Les Représentants ont sans cesse son nom à la bouche, et dans quelques-uns de leurs clubs son buste trône, à peu près comme le président dans une assemblée".

On comprend donc la vénération identificatrice du Faubourg envers son illustre enfant et l’effort entrepris par ses habitants pour qu’enfin une rue porte son nom. On proposa même d’honorer Rousseau par une fête, mais de fervents calvinistes s’y opposèrent fermement.

Il fallut attendre 1845 pour que l’on érige publiquement une statue à Rousseau. On le fit sur une île, à l’écart de Saint-Gervais et de la Cité, l’ancienne île des Barques. Rousseau était à nouveau en exil !

Aujourd’hui encore, la Cité, revendiquant l’honneur de l’avoir vu naître, a ouvert en 2002 un Espace Rousseau. dans la Vieille-Ville. Mais à peine ouvert, ce modeste musée est contraint de fermer ses portes fin 2005, faute d’appui de la Ville. Rousseau continue à diviser Genève qui peine à reconnaître son génie et à lui trouver un espace d’envergure. Quel lieu trouvera-t-on dans 6 ans pour commémorer le tricentaire de la naissance de celui qui signait fièrement "citoyen de Genève" ?

A Saint-Gervais, il ne reste qu’une mince indication commémorative, accompagnée d’une citation, sur une façade sans caractère de l’immeuble commercial de La Placette, tout autre repère architectural ayant disparu dans le chambardement des successives démolitions.

Rousseau, auquel les habitants de Saint-Gervais vouaient une si grande admiration, peine à trouver des marques topographiques dans le quartier qui a marqué son enfance .

- Saint-Gervais radical et le mythe "faziste"

Fazy (1794- 1878) naît dans une famille d’industriels possédant une importante fabrique d’indienneries (tissus peints) comptant plus d’une centaine d’ouvriers, située aux Bergues.

Le jeune Fazy grandit dans une Genève à la situation politique tendue. Le gouvernement politique installé sur le haut de la colline est dominé par des familles patriciennes et aristocratiques qui décident de tout avec un Conseil d’Etat élu à vie. Le Conseil Représentatif est désigné par un mélange de tirage au sort et de suffrages accordés aux seuls contribuables aisés. Une majorité de la population est tenue à l’écart de la vie politique par l’interdiction de la publicité des débats parlementaires.

Méfiante à l’égard de toute évolution qui la menacerait, l’aristocratie genevoise freine tout développement économique hors de son milieu. Au pied de la colline, les artisans, commerçants et industriels, souvent nouvellement installés, se voient refuser leur intégration plénière à la vie politique et économique de la cité.

Influencés par les élans révolutionnaires des pays voisins, exclus et frustrés de la ville rêvent d’une société démocratique, de progrès social et économique. Les nouvelles philosophies révolutionnaires les encouragent à prendre leur destin en main.

Lorsque Fazy part pour affaires en France, il y rencontre une situation politique agitée, renonce aux affaires et se lance dans le journalisme militant. Il quitte ensuite un Paris devenu menaçant et gagne Genève où, à travers ses propres journaux, il en appelle à une réforme complète de l’Etat. Orateur et tacticien, il veut une Genève démocratique et économiquement ouverte, ne demandant rien moins que le vote au suffrage universel et la démolition des fortifications.

Fazy prend la défense des classes laborieuses touchées par la crise économique et le Faubourg, populaire, va être sensible à sa démarche.

La crise économique qui touche la Fabrique va alimenter la révolte politique : on accuse les milieux d’affaires d’investir à l’étranger plutôt que d’enrayer la crise à Genève. L’Association du Trois-Mars (1841, groupe de pression politique nouvellement fondé et où l’on retrouve Fazy, est formé pour une bonne part de cabinotiers. L’agitation populaire gagne de plus en plus Saint-Gervais où, dans les ruelles, s’organisent les réunions et s’effectuent la plupart des rassemblements "radicaux". La révolution de 1841 met le au Gouvernement sous pression et lui arrache une nouvelle Constitution. Mais la mise en oeuvre des réformes tarde.

Alors, tensions et barricades s’organisent et l’insurrection gronde du côté de Saint-Gervais. Le Gouvernement tente d’arrêter les leaders et lance un mandat d’arrêt contre Fazy. A la colère, succèdent l’affrontement et la canonade.

Le 5 octobre 1846, le quartier populaire de Saint-Gervais se soulève et repousse victorieusement les troupes gouvernementales. Le sang coule. Le Conseil d’Etat est contraint à la démission. Le 9 octobre 1846, Fazy proclame la dissolution du Grand Conseil et occupe avec ses hommes l’Hôtel de Ville.

Le soulèvement populaire parti de Saint-Gervais qui avait porté Fazy et les radicaux au pouvoir faisait du Faubourg le berceau du radicalisme genevois.

Le mythe Fazy était né et avec lui l’image d’un Saint-Gervais radical et révolutionnaire...

Cependant Fazy, une fois au pouvoir, n’aura de cesse de canaliser les débordements passionnels des Faubouriens qui lui en voudront de prôner la modération. La victoire faziste n’empêchera pas la récession économique qui continuera à jeter des milliers d’horlogers dans la rue, obligeant le gouvernement à ouvrir ateliers et chantiers pour lutter contre la misère croissante.

C’est ainsi qu’on vote, en 1948, la démolition des fortifications qui commence l’année même.

Des défaites politiques successives et des difficultés économiques personnelles éloigneront Fazy du pouvoir.

En 1878, c’est un Fazy déchu, ruiné et quelque peu oublié qui s’éteindra.

Lorsqu’il fut ensuite question d’honorer le père du radicalisme genevois en inscrivant son nom au bas d’une rue, on songea à débaptiser le Cours de Rive, ou le quai des Pâquis. On finit par songer à l’une des premières artères ouvertes après la démolition des fortifications : l’actuel boulevard James-Fazy. Comme Rousseau, Fazy se voyait, lui aussi, repoussé à la périphérie d’un quartier qui l’avait porté au pouvoir...

Autre curieux paradoxe : celui que les gens du Faubourg vénéraient comme l’un des leurs fut également celui qui ouvrit le quartier au grand chambardement architectural qui allait se poursuivre jusqu’à une époque récente, ne laissant subsister que de minces traces des siècles précédents. Le vieux Saint-Gervais était en train d’être rapidement rattrapé par la Genève moderne.

Le mythe sous les décombres

Plus le changement s’est avéré important, plus le mythe s’est renforcé pour panser les plaies de l’histoire.

"...on a eu beau l’éventrer, le démantibuler, le flanquer de maisons neuves ; combler le Fossé vert ; chasser les moineaux du Creux de la Batterie et les barques de l’Ile des Barques ; macadamiser les ponts, abattre ses masures ; raser son Château royal, le doter d’écoles et de cafés-concerts ; l’entr’ouvrir, l’élargir, le démolir et le rebâtir, il est toujours debout le vieux faubourg spontané, le vieux faubourg déiste, le vieux faubourg gouailleur, narquois, caustique, loquace, gourmand bruyant, joyeux, et le vieux faubourg laborieux." (Philippe Monnier, Causeries genevoises, Genève 1902)

Progressivement et par étapes on fut convaincu de faire de Saint-Gervais un quartier salubre, aéré, au confort "moderne" et s’intégrant à une Genève devenue dynamique, ouverte, entreprenante. Saint-Gervais faisait tache sombre.

Derrière les démolitions envisagées pour le Faubourg se cachait peut-être l’envie secrète de voir disparaître des masures au passé turbulent. Il y eut quelques rares soubresauts : en l’Ile, la Tour fut sauvée par votation populaire, mais 34 autres bâtiments furent rasés dans l’indifférence générale.

Parfois l’on fit entendre des protestations mêlées de nostalgie : "Je me trouvais, écrit un lecteur de la Tribune de Genève en 1902, au centre d’un terrain vague, au bas d’un talus inculte, où tout m’était entièrement étranger... ; en vain je cherchais la charmante tourelle faisant saillie sur la place de Saint-Gervais, le bel immeuble du XVIIIe siècle à gauche, en montant de Coutance, les vieux toits pittoresques projetant leurs vastes ombres, tout avait disparu et était remplacé par un chaos indescriptible" (un lecteur de la Tribune de Genève, 1902).

"Il y avait là un coin de la ville qui ne resemblait à aucun autre, et, en effet, il avait ses moeurs et ses coutumes, sa façon de comprendre la vie, et sa manière de parler, un coin un peu "bouzingot" [nom donné aux habitants] peut-être, mais encore plus genevois que "bouzingot", car on n’y faisait pas toujours des barricades. On y lisait Rousseau et on y célébrait sa fête. Allez voir ce qu’il en reste. La vieille auberge est tombée en poussière, il n’en reste plus rien, et c’est tout un passé charmant qu’on ne reverra plus" (chroniqueur du Journal de Genève, 1904).

Alors que le Saint-Gervais mythique commence à tomber sous les coups de pioche, l’effritement de l’héritage architectural ne sensibilise qu’une frange minime de la population. Même la Société d’Art public, fondée en 1901, pour préserver les sites et monuments intéressants et protéger la ville de l’enlaidissement, ne montera guère aux barricades contre les démolitions. Elle veillera plutôt à l’esthétique des réaménagements et reconstructions de façon à "n’y tolérer aucun des édicules habituels et devenus presque obligatoires de nos places, c’est-à-dire l’inévitable colonne d’affichage, la Vespasienne (elle y est déjà), le kiosque à journaux et à fruits, le transformateur et peut-être aussi la tour téléphone" (1904).

Bref, des préoccupations de détails alors qu’on est en train de sacrifier des immeubles anciens de grande qualité architecturale.

- Nostalgie et modernisme

Finies les ruelles sombres, les maisons enchevêtrées et décrépies, les passages étroits et humides. On avait embelli le reste de la ville et Saint-Gervais se sentait délaissé. En 1832 déjà, un député signalait cette inégalité et relevait que " les habitants de Saint-Gervais sauraient faire des sacrifices pour l’assainissement et l’embellissement de leur quartier".

Les habitants, acquis peu à peu aux idées hygiénistes, les démolitions purent s’effectuer. On leur promettait des logements "ouvriers" dignes et économiquement accessibles.

Progressivement la Ville fit l’acquisition des immeubles à démolir. L’ancien quai du Seujet, entièrement rasé, resta longtemps, faute de projet cohérent, un immense terrain vague, objet des plus folles utopies architecturales.

Les plans grandioses de Maurice Braillard et du Corbusier purent se développer en vue d’aménager pour les habitants, comme le relevait le journal La Suisse, "...un quartier qui leur assurerait le maximum d’espace d’air, de lumière, de soleil, de confort et de silence, le maximum de facilités de circulation". Saint-Gervais devait refléter la "Grande Genève", ouverte, dynamique et novatrice, siège de la nouvelle Société des Nations (1920).

Comme l’écrit Maurice Braillard : "C’est un des meilleurs emplacements situé au coeur de la ville, traversé par de grands courants de circulation, sa valeur commerciale est appelée à être de premier ordre, car ce quartier, de par ses avantages, devrait être le plus animé et le plus vivant. C’est également un de nos plus salubres, parce qu’il est exposé en pente douce et reçoit le plein soleil de midi".

Les projets pour le futur Saint-Gervais rêvaient d’une ville dans la ville, intégrant logements, commerces, ateliers, espaces de vie et de travail . Mais réaliser de tels projets nécessitait de grands moyens et une surface importante, rien moins que de faire table rase du passé du quartier.

On pouvait opérer sans trop de retenue puisque la loi de 1920 sur les monuments historiques concernait uniquement la Vieille Ville, et faisait peu cas de la valeur historique de l’habitat et des ensembles médiévaux de la Rive droite, malgré les études de Galiffe dans les années 1870, illustrées par les photographies du Seujet "pittoresque".

Dès 1912 déjà, Maurice Braillard avait mis en oeuvre ses vues urbanistiques à travers de grands complexes monumentaux (Cité Vieusseux et Montchoisy-Deux-Parcs). Il rêvait de projets semblables pour Saint-Gervais.

Lors du concours d’aménagement lancé par la Ville en 1929, un autre visionnaire urbaniste entre en scène : Le Corbusier. On accusa le concurrent Neuchâtelois de La-Chaux-de-Fonds (rivale horlogère) de vouloir par ses plans liquider le centre historique européen de l’horlogerie au XVIIIe siècle, patrie des cabinotiers genevois !

Les projets des deux architectes partent pourtant de conceptions urbanistiques similaires. Il ne s’agit plus de reconstruction, mais d’un remodelage large qui envisage la rentabilisation de l’espace par l’édification d’immeubles élevés, voire de tours, l’ouverture de larges artères de dégagement et la création de places aérées, le tout selon des plans d’alignements géométriques.

Si l’on a consenti sans trop de peine à la démolition du quartier, on va se montrer ensuite plutôt sévère face à ces projets aux coûts exorbitants. Bien plus, on commence à se rendre compte que l’on a assisté à la plus folle entreprise de démolition, n’ayant épargné ni le bon, ni le neuf, ni les bâtiments historiques qui semblaient n’offrir qu’un intérêt mineur parce que leur maintien aurait compromis le plan d’ensemble du quartier.

Louis Bron, excellent et réaliste observateur du quartier reconnaît avec quelque regret qu’on pouvait s’y loger bon marché, quoique modestement, "mais les questions d’hygiène, accompagnées de spéculation, ont eu raison de l’époque passée. Ainsi certaines maisons n’avaient plus de raison d’existence"(Disparition...).

Toutefois, en 1929, dans un article du Guguss’ intitulé Les gaffes de Genève, Louis Bron s’en prend aux démolitions hâtives et aux projets hasardeux :

"N’est-ce pas un scandale sans nom et sans précédent, que la démolition du bas de Coutance et la construction de l’affreuse rue Vallin ? Quant au quartier du Quai du Seujet et de la rue du Temple [démolis en 1928], c’est plusse qu’horrible, et si nous avions un peu de sang de Yankée dans les veines, c’est au bout d’une corde que se balançeraient le ou les responsables".

La Société d’Art public monte à son tour aux barricades pour sauver ce qui peut l’être encore et s’opposer au projet "mégalomane" de Maurice Braillard qui vise à "donner à notre rive l’aspect de quelque ville américaine" défigurant le quartier "par d’énormes cubes de maçonnerie".

Le projet de déloger 1500 habitants "qui n’en demandent pas tant, l’arrachement de tout le petit commerce, de toute la petite industrie, qui pourtant firent depuis des siècles et font encore aujourd’hui l’activité de notre historique Faubourg", ce déplacement d’une population qui ne se retrouverait plus dans ce nouvel univers froid et "concentrationnaire", "bolchevique" (le communiste Léon Nicole accède au gouvernement soutenu par Braillard) relance oppositions et contre-projets.

Le quartier démoli, les habitants, locataires et commerçants peinent à se reloger et, comme les projets traînent, ont des raisons de s’inquiéter sur les promesses qu’on leur avait faites.

La tourmente sociale et politique de la "Genève rouge" conjuguée à une nouvelle période de guerre enterra en 1941 le projet Braillard, pourtant accepté par le Conseil municipal.

Afin de dégager des artères pour faciliter le trafic et l’accès au centre ville, quatre opérations d’assainissement et de rénovation ponctuelles furent entreprises plus tard qui modifièrent une nouvelle fois la morphologie de l’ancien quartier. De la destruction des Terreaux-du-Temple dès 1950 jusqu’à l’implantation de la Placette (1958-1967), les chantiers et démolitions se poursuivent : Mont-Blanc Centre (bureaux et cinéma Plaza, 1952-1954), un bloc d’immeubles aux Terreaux-du Temple (centre copmmercial, administratif et locatif, 1950-1956), commerces, bureaux et logement à la place de Saint-Gervais (1955).

Même le "maire" du Faubourg sera présent pour le premier coup de pioche abattant les Terreaux, dernière limite physique et historique qui séparait le quartier du reste de la ville. "A la place de ces vieilles bâtisses, ajoutera le "maire, de nouveaux et confortables immeubles vont sortir de terre, les rues de Cornavin et des Terreaux vont être rélargies et notre quartier n’aura qu’à gagner à ces transformations". N’oublions pas derrière ces considérations "officielles" l’intérêt majeur des promoteurs immobiliers !

La conscience d’entrer dans des temps nouveaux fait oublier la perte du bâti historique. La Société d’Art public s’insurge, un peu tard, de l’aspect présenté par le nouvel Hôtel du Rhône (1950) occupant tout le bas de la colline et dont la masse masse imposante et jugée inesthétique ne laisse plus émerger de l’église de Saint-Gervais, objet de tant de soin, qu’un bout de son clocher.

Mais le mouvement est donné vers l’ouverture et la modernité, prolongeant ainsi les idées fazystes, même si l’on est encore sentimentalement partagé. Là encore les appréciations sur la valeur du bâti historique de Saint-Gervais ont de quoi nous surprendre :

"Il y a effectivement des quartiers historiques, comme la vieille ville, qui ont droit à notre respect et aux sacrifices nécessaires pour leur conservation...[Mais] on ne peut pas dire que la place de Saint-Gervais, qui forme le point important du quartier, soit historique, ni les façades qui bordent cet espace, ne reflètent en rien ce caractère. Le groupe des Terreaux-du-Temple, en achèvement de démolition, était peut-être très agréable pour les amateurs d’aquarelles, mais y habiter était tout autre chose" (1952).

Seul semblait d’intérêt historique et patrimonial le Temple-symbole, bien que ce dernier peine à émerger dans les plans urbanistes de Maurice Braillard et du Corbusier.

La construction de La Placette, occupant l’espace entre les rues de Rousseau et de Coutance avec la rampe d’accès au parking sous-terrain illustre de façon exemplaire ce que l’on entendait par "rénovation urbaine" : une conception de la ville qui condamnait les quartiers populaires, une restructuration foncière par regroupement de lots entre les mains d’un promoteur privé et la disparition de logements au profit de grandes surfaces commerciales.

Toutes ces opérations, souvent très lourdes, contribuèrent à effacer un peu plus la mémoire d’un type d’habitat jusqu’alors conservé et qui en raison de sa modestie, avait évolué par adjonctions et transformations mineures n’entraînant pas de profondes transgressions architecturales.

En 1976, lorsqu’il fut question de prolonger l’artère du Cendrier jusqu’à la place Saint-Gervais (facilitant ainsi l’accès au parking de La Placette) au prix de la démolition de la partie nord de la rue populaire des Etuves et des immeubles attenants à la rue de Coutance, une vive réaction des habitants bloquera ces projets. Des analyses mirent alors en évidence la qualité historique de ces logements et la richesse de la vie sociale de l’îlot, dernier vestige de l’urbanisation médiévale de la rive droite.

En 1988, enfin, on reconnut la qualité historique de l’ancien habitat restant de Saint-Gervais à l’égal de la Vieille-Ville, chaque ensemble formant un pôle du développement urbain de Genève, de part et d’autre du Rhône.

La reconnaissance de l’intérêt patrimonial du quartier permit enfin le sauvetage, la réhabilitation architecturale et sociale des derniers immeubles témoins, stoppant les effets dévastateurs et déstabilisants des transformations opérées depuis plusieurs siècles dans le Faubourg. Les restaurations entreprises ces dernières années nous permirent de conserver in extremis - sur quelques immeubles restants, l’ultime témoignage de la morphologie médiévale du quartier.

Avec la reconnaissance et la réhabilitation du patrimoine architectural de Saint-Gervais, l’histoire (et ses mythes) trouvaient une consistance nouvelle, une ultime traçabilité physique.

- Le mythe, un ferment

"Nous pourrions encore longtemps discourir sur le vieux faubourg. Il a été depuis englobé dans la ville, mais son vieil esprit a survécu." (Henri Denkinger, Le Faubourg d’autrefois)

Ainsi, les images d’un Faubourg rebelle, frondeur, révolutionnaire, avant-gardiste, ont servi à alimenter un mythe qui peu à peu a pris corps, relayant l’Histoire, parfois la déformant, l’embellissant, l’idéalisant, et fixé une identité propre à ce lieu qui fut, et par la mémoire reste, "pas comme les autres".

Ainsi aussi, à mesure que s’effacent les traces physiques du passé historique, le mythe et la mémoire retouvent dans les images anciennes, comme à travers les évocations de nos aînés, ce fil mystérieux qui lie le présent des habitants au passé d’un quartier.

Ainsi, habiter un lieu en parcourant les tremblements de terre de son histoire, s’approprier les mythes qui ont fleuri de son terreau, cette activité de mémoire patrimoniale constitue en elle-même un tonifiant facteur de vie culturelle, de cohésion et d’identification sociale, sans pour autant céder à la nostalgie.

Saint-Gervais, un quartier pas comme les autres ?

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Sources

- Daniel Palmieri, Irène Herrmann, Faubourg Saint-Gervais, mythes retrouvés , Slatkine, Genève, 1995.