Marcel Favre
Ecomusee
imprimerie des arts
Charles Pezzotti
bandeau

Accueil > LE QUARTIER DE SAINT-GERVAIS : HISTOIRE > le berceau des cabinotiers > L’esprit des cabinotiers

Durant trois siècles, les horlogers-cabinotiers de la Fabrique ont marqué la vie quotidienne, économique et sociale de Saint-Gervais .

L’esprit des cabinotiers

mercredi 10 août 2005, par Victor Salamin

L’art des cabinotiers de Saint-Gervais, conjuguant minutie, précision technique et innovation a contribué à la renommée de Genève tout autant que la Réforme. Il a grandement soutenu la prospérité économique de la cité. Il a également insufflé au quartier, populaire mais cultivé, un esprit gouailleur, curieux et militant pour les grandes causes.

Les fortifications, qui avaient longtemps maintenu le quartier enserré dans un espace restreint aux ruelles étroites et sombres, ont disparu et avec elles ce qui faisait de Saint-Gervais, avec sa Fabrique, un quartier ouvrier à l’esprit particulier. Néanmoins, le prestige de la Fabrique a permis à des établissements aujourd’hui renommés, et parfois à quelques petits ateliers, de continuer à faire de Genève la place incontournable de l’horlogerie.

L’horlogerie genevoise prend naissance avec les orfèvres de la place dont les productions étaient très recherchées par les dignitaires des cours européennes au XIe et XVIe siècles et qui présentaient leurs oeuvres lors des foires, très courues, de Genève. Graveurs et émailleurs formèrent ensuite des corporations importantes qui furent réglementées dès la Réforme. Les conditions d’accès aux formations et aux "maîtrises", sévèrement réglementées, protégèrent la qualité et la mise en valeur des oeuvres produites par les divers ateliers regroupés au sein de ce qui deviendra rapidement la "fabrique" d’horlogerie.

En 1601, un horloger genevois embarque pour Constantinople pour y vendre avec succès les montres qu’il a fabriquées. Dès 1650, les horlogers sont déjà plus nombreux que les orfèvres et l’horlogerie devient la principale industrie de la ville. De l’homme fabriquant seul sa montre, l’horlogerie se développe englobant divers corps de "cabinotiers", c’est-à-dire tous les métiers liés à l’horlogerie qui se spécialisent en monteurs de boîte, guillocheurs, ciseleurs, emboîteurs, doreurs, émailleurs, etc. Des femmes même se mettent à faire des chaînettes, à polir les pièces des mouvements ou des boîtes. Peintres sur émail, miniaturistes de talent inaugurent la tradition des montres de luxe. En 1800, la Fabrique fait vivre 5000 des 26000 habitants de la cité.

Les "cabinotiers" se sont forgé une solide réputation par la qualité de leur travail, leur minutie et leur précision. Ils sont enviés et ne se considèrent pas ouvriers comme les autres. Ils constituent une sorte d’"aristocratie ouvrière", se considèrent comme des artistes ; on les sait cultivés, fervents lecteurs et défenseurs de Rousseau et de Voltaire, affectionnant les débats contradictoires. On sait l’admiration de Stendhal qui avait constaté qu’à Genève il n’était pas rare de voir le moindre horloger un peu instruit publier une brochure politique pour faire savoir ses vues. Ces cabinotiers aiment à fréquenter le théâtre et bénéficient de conditions et d’horaires de travail favorables. C’est dans ce milieu populaire et cultivé de la Fabrique que naîtront les frondes et révoltes contre le gouvernement situé sur l’autre rive. La révolte des Natifs pour leur citoyenneté (cabinotiers pour la plupart) préfigurera la Révolution française et les ferments révolutionnaires qui prennent naissance dans les nombreux clubs de Saint-Gervais déboucheront sur la révolution radicale de James Fazy .

Un portait de cabinotiers

Ch.-L. Perrin a brossé un portrait évocateur de l’atmosphère qui régnait dans la grande période de la Fabrique :

"Dans le faubourg de St-Gervais, on remarque dans les étages supérieurs des maisons, une multitude de petites fenêtres, si rapprochées qu’il semble qu’elles se touchent ; dans les soirées d’hiver, on dirait que les combles des maisons sont illuminés ; ce sont les ateliers où une grande partie de la population travaille aux ouvrages délicats de la fabrique d’horlogerie et de bijouterie. Cette industrie entretient une bonne aisance et assure le bonheur de la ville, car les produits se vendent facilement en Europe et dans le nouveau monde, voire même en Perse et en Chine. Les Genevois préfèrent laisser exercer aux étrangers des professions moins avantageuses et demandent à leurs voisins de la Savoie des maçons, à la Suisse allemande des charpentiers, des cordonniers et des tailleurs....

L’ouvrier genevois de la fabrique est d’humeur joviale. Qu’il faisait bon entendre de la rue ces joyeux chants qui venaient des ateliers ! Dans ces tous petits cabinets où l’horloger assidu est occupé à mettre en place des pièces délicates, à écouter si le mouvement qu’il tient dans ses doigts de fée bat bien l’échappement, où le bijoutier et le graveur sont penchés sur la décoration ou sur la composition d’un bijou, il restait du temps pour lancer quelques belles notes bien sonores ou pour dire quelque fine plaisanterie. Car ces artisans, tout en se servant avec adresse de la lime et du burin, ne dédaignaient pas les lectures sérieuses, scientifiques.
Le monteur de boîtes, astreint à un travail moins délicat, et qui gagnait avec plus de facilité un gain élevé, aimait le bruit, les chants et faisait la "monture" aux musiciens allemands qui jouaient dans nos rues. Ils chassaient, canotaient, mangeaient la fondue et ne travaillaient que quelques heures dans la journée.

Les cabinotiers, comme on les appellait à cette époque, ne faisaient pas grande toilette : une blouse bleue, sur le front l’abat-jour vert et la loupe. Le soir venu, le cabinotier aimait en été à faire sa partie de boules dans un café en dehors des remparts, le soir il devait rentrer de bonne heure, à l’heure de la retraite, et personne ne s’en trouvait plus mal : les rues étaient tranquilles et les familles heureuses. En hiver, il allait faire sa partie de cartes en fumant une bonne pipe, dans un café, disons plutôt une taverne, au plafond bas et enfumé" (Ch.-L. Perrin, Genève au XVIIIe siècle, 1909).

A la rue des Corps-Saints...

La rue des Corps-Saints, où se trouve notre imprimerie, garde encore des traces visibles de la structure des anciens ateliers de cabinotiers qui ont marqué le quartier. Les immeubles de la rue jouxtant les anciens Terreaux ont été entièrement démolis. Toutefois, les architectes ont maintenu lors de leur reconstruction, en 1953, l’ancienne structure des ateliers sous les toits, lesquels abritent encore aujourd’hui des artisans étroitement liés au monde horloger. On y trouve notamment un dessinateur horloger-bijoutier, un bijoutier, un maroquinier fabriquant de bracelets de montre, un tailleur de pierres précieuses.

Au 10 de la rue des Corps-Saints, à l’enseigne Au Vieux St-Gervais, Bruno Pesenti, passionné de montres anciennes, occupe depuis 1980 une minuscule arcade dans laquelle, en
digne continuateur des cabinotiers genevois, il exerce sa passion dans la restauration ou la collection de pièces anciennes pour ses clients. Son atelier-boutique est une véritable caverne d’Ali Baba de pièces de rechange et d’outillage ancien. La collection iconographique de Bruno Pesenti sur le vieux Saint-Gervais est à elle seule une mine d’informations sur les transformations qu’a subi le quartier.

Autre signe réjouissant du maintien de l’artisanat consacré à la montre : au n°3 de la rue des Corps-Saints, deux horlogers qualifiés ont installé nouvellement leur atelier, partageant l’arcade d’un bouquiniste.

¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨

LIENS SUR LE SITE

- Le retour des cabinotiers

- Voltaire au secours des cabinotiers