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Sentences d’autrefois contre les imprimeurs

lundi 11 juillet 2005, par Victor Salamin

L’imprimerie, moyen rapide et massif de diffusion des idées nouvelles fut dès ses origines largement sollicitée mais également sévèrement contrôlée dans sa capacité de contre-pouvoir, de résistance et de subversion.

La découverte de l’imprimerie par Gutenberg remonte aux années 1450. L’invention se propage le long du Rhin et gagne très rapidement la Suisse et Genève par le réseau des foires notamment. C’est un allemand, Adam Steinschaber, qui imprime le Livre des Saints Anges, en 1478, premier livre sorti de presses genevoises.

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C’est avec la Réforme (voir notre article sur La Réforme et l’imprimerie) que la typographie genevoise va vivre l’une des périodes les plus fécondes et les plus remarquables de ses annales.

De 1535 à 1600, moment faste où des milliers de livres furent imprimés à Genève et gagnèrent l’Europe, mais moment aussi où la presse fut soumise, à Genève comme en France d’ailleurs, à des règlements particuliers et sévères.

On trouve en effet, du XVe au XIXe siècle, dans les règlements concernant la typographie diverses dispositions au sujet des imprimeurs et des imprimeries. Ces presciptions nous en disent long sur l’importance accordée à l’écrit imprimé, instrument inespéré de diffusion de la propagande religieuse réformée.

Ateliers d’imprimeurs et boutiques de libraires vont se heurter à des mesures vexatoires et restrictives. Au début du XVIème siècle, les autorités se livrent à de fréquentes visites, imposent l’autorisation d’imprimer, contrôlent les ouvrages en travail, veulent déceler les publications suspectes ou subversives. Plus tard, les guerres de religion vont alimenter encore la polémique. Privilèges et interdictions alternent. Le plus souvent les gouvernements limitent leurs interventions punitives lors de composition, de vente et d’affichage de textes jugés diffamatoires. Les ouvrages prohibés sont saisis et brûlés par le bourreau.

La Genève réformée réglemente et punit


Genève, ville de religion, carrefour des idées, haut lieu de l’esprit, devait immanquablement accueillir l’imprimerie comme un puissant et bienvenu moyen de propager la pensée et l’enseignement, mais encore de servir de négoce.

Ne s’improvisait pas imprimeur qui voulait. Il fallait donner des garanties de compétences et justifier le savoir. D’emblée, les gouvernants entendent exercer le contrôle des imprimés pour éviter que se propagent les écrits séditieux ou contraires aux bonnes moeurs. On commet gardes et syndics pour s’informer secrètement des monopoles, abus et malversations qui seraient faits contre les ordonnances, arrêts et édits destinés à l’imprimerie. Les prérogatives souventes fois sollicitées débouchent sur des agréments ou des refus, selon les lieux ou les injonctions.

L’invention de Gutenberg, ferment des libertés dans le monde, a connu les pires intolérances dès son enfance et bien plus tard encore.

Dès l’arrivée de Calvin et Farel, il s’agit de faire tourner les presses au plus vite pour la diffusion de la doctrine nouvelle et à la fois de purger tout ouvrage douteux.

La Réforme amène avec elle aussi des ordonnances rigoureuses sur la surveillance des imprimeurs. Les Conseils entendent contrôler la production, introduisent la licence, plus encore la censure. Il faut soumettre toute publication avant l’impression. Y sont astreints les auteurs, les libraires et imprimeurs. Qu’il s’agisse d’ouvrages confectionnés sans autorisation préalable, de surcroît d’antithèses à la Réforme, lourde est la sanction, l’emprisonnement au pain et à l’eau, et l’amende.

Le refus d’imprimer se fonde sur des arguments politiques, moraux ou religieux, mais le contrôle porte encorte sur le résultat technique prévisible. Les Conseils veulent que sortent des presses genevoises des textes irréprochables à tous points de vue. L’imprimeur incapable d’assumer convenablement l’ouvrage prévu se voit privé de licence.

Les privilèges d’imprimer sont introduits à Genève au milieu du XVIème siècle, et d’emblée donnent lieu à sévères controverses. L’ambition est d’ordre professionnel et commercial. L’auteur a le droit d’imprimer et de vendre l’ouvrage protégé. Les typographies s’affairent pour obtenir la confection de livres aux ventes certaines et rémunératrices. Les bibles, catéchismes et psaumes sont libres de tous privilèges. L’essor de la typographie genevoise est dû à la Réforme et aux innombrables ouvrages imprimés en son lieu.

Nous reprenons ici quelques exemples significatifs de ces ordonnances, sentences et mesures visant à réglementer, parfois sévèrement l’imprimerie. Ces exemples sont tirés d’un article de Willy Aeschlimann, paru dans l’Almanach du Vieux Genève (1956) :

- Le 9 mai 1539. " Arrêté qu’on fasse publier à voix de trompe que nul n’aye à imprimer chose que soit dans la ville sans licence de Messieurs, sous peine d’être pris et puni jouxte le droit. "

- Le 19 septembre 1539. " Pour obvier qu’il ne soit imprimé nul livre auquel, l’honneur et la gloire de Dieu ne fussent rejetés, a été arrêté et conclu que tous les imprimeurs doivent apporter le premier livre qu’ils auront imprimé, lequel demeurera en la maison de ville."

- Le 6 janvier 1540. " Résolu que dès ici en là on ne permette à qui que ce soit de rien imprimer que l’on n’en aye céans la copie signée. "

- Le 27 septembre 1555. " A esté ordonné que de cette heure en avant, tous les imprimeurs qui obtiendront privilège de la seigneurie pour des livres, en doivent apporter pour chacun des seigneurs syndics conseil-lers et saultiers à chacun un, et un par-dessus pour mettre en la librairie (bibliothèque publique) ". On pouvait se monter une bibliothèque à bon compte.

Le besoin de réglementer tout ce qui concernait l’imprimerie était devenu impérieux, parce que depuis la Réforme, c’était un moyen puissant de propagande religieuse. Les livres des théologiens de Genève allaient dans le monde entier, excitant des transports d’admiration chez les uns et d’indignation chez les autres.

Le Consistoire se faisait apporter tous les livres qu’on dénonçait comme papistes ou comme hérétiques, remplis de blasphèmes, d’enchantements, de sorcellerie.

- "Le 12 octobre 1553. Gabriel Vignon et Nycod Duchesne sont cités devant le Consistoire, parce qu’ils font des Almanachs et palettes selon la papisterie, choses défendues par les Conseils."

- "Le 21 décembre 1553. Guillaume Gairon, imprimeur et libraire, est remonstré comme ayant été accusé par Michel Servetus (Michel Servet), qui a été brûlé, d’avoir corrigé le livre du dit."

En 1560 on institua une commission de censure préventive pour visiter des imprimeries "afin d’obvier aux désordres qui se commettaient journellement et aux fraudes d’impressions de livres en cachette."
On appela cette commission de trois membres, la chambre de l’Imprimerie, dont les premiers nommés furent : Théodore de Bèze, François Chevalier et Jehan Budé.

Vers les années 1575 à 1580, la soupçonneuse police genevoise enquête sur le comportement des ouvriers de Robert Estienne, pour la plupart des compagnons lyonnais venus nombreux à Genève, suspectés d’athéisme et important des pratiques corporatistes mal vues.

- "Du 21 mai 1579. Aymé Chapeaurouge, citoyen, est mandé pour avoir joué aux dés et pour avoir de mauvais livres dans son cabinet de bibliothèque."

"Du 12 février 1582. Jehan Baudais, habitant, est appelé pour avoir tenu un livre profane parlant de questions d’amours et même fait des extraits desdites questions."

- "Du 8 juillet 1596. Gabriel Patru, Pierre Badollet, Pierre Baudil et Isaac Jacquel ont comparu pour avoir joué à la lansquenette. Le dit Baudil accuse le dit Patru qu’il tient en sa boutique des livres de chansons et paillardises..."

- "Le 1er juillet 1578. Les ministres de la parole de Dieu prient Messeigneurs de pourvoir à ce que les libraires et imprimeurs ne vendent aucun livre lascif et impudique, ou pleins d’impiétés."

- "Du 8 février 1610. Comme il se vend des mauvais livres en boutique à la place du Molard, on commet deux de la Compagnie pour en faire inquisition."

En 1756, lors de l’affaire des Natifs soutenus par Voltaire, les Conseils se montrèrent intransigeants envers les imprimeurs qui avaient tiré le Mémoire des Natifs, libelle revendiquant modestement leur droit de citoyenneté. Lors du procès Georges Auzière, l’imprimeur Nicolas Gallay dut comparaître pour demander pardon à Dieu et à la Seigneurie et en cas de récidive, son imprimerie était vendue et lui-même encourait la prison.

En dépit des ordonnances, les impressions clandestines se multiplièrent. On faisait à Genève, ou aux environs, des livres de dévotion catholiques et des livres facétieux, selon qu’on les demandait du dehors.

Le règlement du 22 avril 1788 ne différait guère des précédents. Les contraventions étaient punies par amendes, confiscation ou autre peine plus grave, selon l’exigence du cas.

Sous l’empire de Napoléon Ier, un décret impérial du 5 février 1810 établissait un inspecteur général de l’imprimerie et de la librairie qui estampillait à la préfecture les livres que l’on voulait faire passer de Genève en France et à l’étranger, ou ceux que l’on faisait venir du dehors. Les imprimeurs-libraires prêtaient serment devant le tribunal de première instance de Genève.

Le 16 janvier 1801, le ministre de la police, Fourché, écrit au préfet du Lamé de renouveler la défense faite aux journalistes de parler de la religion, des ministres et des cultes." Il se plaignait aussi de la trop grande publicité que les prêtres catholiques recommençaient à donner aux cérémonies de leur culte."

La chute de l’édifice napoléonien, à la fin de 1813, rendit à la presse une partie de sa liberté et la révolution de juillet 1830 acheva de la lui rendre complètement.

En France


Chez nos voisins, les peines étaient d’une sévé-rité excessive et de 1660 à 1750, huit cent soixante-neuf auteurs, imprimeurs, libraires, marchands de gravures et d’estampes, furent jetés à la Bastille, pendus ou brûlés pour avoir publié des œuvres contraires aux mœurs, à la religion et au Roi. Comme nous le relevons dans notre article sur La Réforme et l’imprimerie (voir plus haut), Louis Berquin (1529), Antoine Augereau (1534), Etienne Dolet (1546) seront exécutés.

Voici quelques exemples :

- Le 13 janvier 1534, François Ier défend " sous peine de la hart (pendaison), que nul n’est dès lors en avant à impri-mer ou faire imprimer aucuns livres en ce royaume. "

- Le 23 février, il demande une liste de vingt-quatre personnages " bien callifiez et cautionnez ", lesquels imprimeront dedans la ville de Paris et non ailleurs.

- 15 Mars 1619. Ordonnance du lieutenant civil qui : "défend aux imprimeurs de rien publier sans sa permission, sous peine de fouet."

- 12 juin 1649. Une sentence du Châtelet de Paris condamne les frères Meusnier, " convaincus de lèse-majesté pour avoir imprimé, fait imprimé, vendu et débité des libelles diffamatoires contre l’honneur de la Reine régente, à faire amende honorable, être pendus et étranglés à une potence croisée, et leur mère à assister à leur exécution et être ensuite fouettée."

- 19 août 1675. Sentence rendue par le baillage de Rouen contre Nicolas Gonnet, dit la Chapelle, convaincu d’avoir fait imprimer les "Six parties de l’Evesque de Cour", et autres livres deffendus, et iceux vendu et distribué.
Gonnet est condamné à faire réparation honorable, teste et pied nus, en chemise, au prétoire de ce baillage, devant le principal portail de l’église cathédrale de Rouen, tenant en main une torche ardente du poids de trois livres, et là, demander pardon à Dieu, au Roy, à justice.
Ce faict, les livres estre brulez en sa présence par l’exécuteur des sentences criminelles devant la barrière dudit portail, et ensuite etre banny pour le temps et espace de neuf ans hors de l’Isle-de-France et province de Normandie.

Malgré ces sévérités, on imprimait et on colportait clandestinement, sans se préoccuper de la peine encourue.

- Le 19 novembre 1694, pour avoir imprimé, relié, vendu et débité un libelle infâme contre le Roi : L’ombre de M.Scarron, et après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire, furent pendus à La Grève, Rambaut, imprimeur de la veuve Charmot et Larcher, un garçon relieur de chez Bourdon.

- Le 2 octobre 1768. "On vient d’exécuter un arrêt du Parlement qui condamne Jean-Baptiste Josserand, Jean Lécuyer et Marie Suisse, femme Lécuyer, au carcan, pendant trois jours consécutifs ; Josserand, à la marque et aux galères pendant cinq ans, et la femme Lécuyer, à être renfermée pendant cinq ans dans la maison de force de l’Hôpital général, pour avoir vendu le "Christianisme dévoilé" ; "L’Homme aux quarante écus" ; "Ericie ou la Vestale", livres contraires aux bonnes mœurs et à la religion, lesquels ont été lacérés et brûlés par l’exécuteur de la haute justice."

Il n’y a pas si longtemps ...


La Feuille officielle du canton d’Uri publiait, en date du 30 septembre 1865, le jugement suivant prononcé par le Tribunal criminel :

"J.-J. Ryniker, typographe, de Schinznach, canton d’Argovie, actuellement employé à Altdorf, a été condamné pour avoir publié une brochure offensante envers Dieu et l’enseignement chrétien en général, ainsi qu’envers l’Eglise catholique et son chef, et envers l’Ecriture sainte, à vingt coups de verges qui lui seront appliquées par le bourreau, à huit jours de prison alternativement au pain et à l’eau, au bannissement perpétuel du canton, à la déchéance de l’honneur et au paiement des frais."

Cette sentence moyenâgeuse provoqua à Berne une importante réunion s’élevant solennellement contre ces procédés.

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Sources :

Willy Aeschlimann, Almanach du Vieux Genève, 1956.