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Les banquets typographiques (1843 - 1851)

mardi 21 juin 2005

A l’aube du syndicalisme en France.

par André PANCHAUD

La convivialité a été, de tout temps, l’un des aspects les plus caractéristiques de la gent typographique. Des chapelles d’atelier de l’Ancien Régime aux banquets républicains post-révolutionnaires, toute occasion était bonne de boire un coup entre collègues. Du reste, l’argot professionnel abonde en mots et expressions - qu’il serait fastidieux d’énumérer ici - évoquant le "pot de l’amitié. Et notre célébrissime "A la...", qui accompagne chacune de nos agapes, dit assez que l’on n’y boit "pas d’eau... pas d’eau... pas d’eau...!"

Banquet du 28 septembre 1845, salle Ragache

Née au lendemain de la Révolution française, la Société typographique parisienne organisa chaque année, à partir de 1843, jusqu’en 1851 inclusivement, un grand banquet corporatif. "A plusieurs reprises, rapporte Paul Chauvet (1), les patrons ne dédaignèrent pas se mélanger, ce jour-là, à leurs ouvriers, les uns et les autres oubliant alors les différends qui parfois les séparaient âprement."

GENESE D’UN CONTRAT COLLECTIF

Le 10 juillet 1843, après avoir consacré vingt six séances à sa discussion, la Conférence mixte adopta un tarif fixant et garantissant des prix et des salaires uniformes entre les entreprises et conciliant les intérêts des maîtres et ceux des ouvriers. Il devait être mis en exécution le 15 septembre. Une commission mixte patrons-ouvriers devait veiller à son exécution et servir d’arbitre en cas de litige. C’était, avant la lettre, le premier contrat de travail dans l’imprimerie.

Le premier banquet célébrant cet événement eut donc lieu à cette date du 15 septembre. Une médaille commémorative fut même frappée à cette occasion et remise à chacun des membres de la commission mixte. Mais, comme toute médaille, elle avait son revers. L’harmonie régnant alors entre employeurs et employés allait connaître par la suite maints accrocs. En fait, la charte ne fut pas toujours respectée par les patrons et, comme l’affirme Joseph Mairet (2), "on batailla presque autant après qu’avant sa promulgation".

LE PREMIER BANQUET

Dans une salle agréablement décorée plusieurs centaines de convives étaient rassemblés. "C’était, rapporte Mairet, moins qu’une fête patriotique, et plus qu’une fête de famille." Dans l’euphorie du moment, on porta des toasts "à l’union des patrons et des ouvriers"... préfiguration de la collaboration de classes et de notre paix du travail helvétique.

A cette époque, tout était prétexte à chansons. Une d’entre elles, L’Ere nouvelle, célébrait cette entente entre patrons et ouvriers :

Dans ce banquet que la philanthropie
Semble animer de son souffle divin,
On croirait voir l’amitié qui convie
Tous ses enfants à se donner la main.

Mais cette "entente cordiale" ne tenait guère plus longtemps que la durée de la fête. Deux classes sociales dont les intérêts sont en permanence antagonistes ne sauraient vivre en durable harmonie. Dans cette période de l’histoire sociale située entre les "Trois Glorieuses" (juillet 1830) et les journées de juin 1848, l’agitation sociale ne connut pas de répit.

Les ouvriers du livre partagèrent longtemps (avec les élèves de l’école polytechnique) la gloire d’avoir fait la Révolution de juillet. Les idées sociales fermentaient dans la classe ouvrière, alimentées par la politique du pouvoir. Et, admet Mairet, "nos banquets eux-mêmes étaient bien pour quelque chose dans cette fermentation".

D’autre part, le remplacement du travail manuel par l’introduction des machines n’était pas non plus étranger à toute cette agitation.

Organisés principalement pour commémorer l’adoption du Tarif, les premiers banquets, du fait de la présence patronale, furent relativement exempts de revendications et les thèmes politiques devaient, théoriquement, en être bannis. Pourtant, le pouvoir ne voyait guère d’un bon oeil l’organisation de telles réunions, jugées "subversives".

On imagine mal ce qu’aurait pu avoir de subversif ce rassemblement corporatif dont une commission mixte patronale et ouvrière avait soigneusement réglé le programme. Tant que les maîtres imprimeurs furent présents, l’aspect politique et revendicatif cédait le pas au climat professionnel de la manifestation. On exaltait, dans les toasts et les chansons, l’art de l’imprimerie, "reine de l’industrie", sans négliger le côté patriotique qui affleure dans la Typographienne, véritable Marseillaise de la typographie, comme le remarquait ironiquement un convive :

A nous gloire et fierté !
C’est à l’imprimerie,
Reine de l’industrie,
Que la mère patrie
Doit ses beaux jours de liberté !

Une liberté sans cesse contestée et mise sous haute surveillance par le pouvoir.

SUS AUX SARRASINS !

Le banquet de 1844 vit l’habituel déroulement de discours et de toasts portés à l’adoption du Tarif. L’optimisme des orateurs était toutefois teinté de prudence : il fallait avant tout veiller au respect des accords signés et à la défense des droits acquis. En effet, bien des promesses et des serments faits dans l’enthousiasme communicatif de ces banquets ne furent jamais tenus.

"Hélas ! constatait amèrement l’année suivante Joseph Mairet, tous ces beaux sentiments, exprimés avec tant d’emphase, n’avaient que l’éphémère durée du banquet. [...] malgré tous les beaux discours et les meilleures intentions, la situation du salarié reste inférieure en face du "salarieur" et "il en sera ainsi tant que l’ouvrier ne sera pas possesseur des instruments de son travail".

C’est au cours de ce banquet que le typographe-poète Supernant, du journal L’Atelier(3), entonna le fameux couplet contre les "jaunes" qui fit le succès du mot sarrazin (aujourd’hui "sarrasin"), appliqué aux hérétiques de la profession :

Le sarrazin se livre à nos maîtres surpris,
Déchiffre le Tarif et fait baisser les prix.
Voyez-le se glisser, sortir de son repaire,
Ramper, nous enlacer ainsi que la vipère ;
Il y a le teint hâlé, le regard tortueux,
Le visage aviné, le vêtement crasseux ;
Il vient, mais patelin, le sourire à la bouche,
Présenter une main que personne ne touche !

Si les deux premiers banquets avaient pu se dérouler à peu près normalement, il n’en fut pas de même du troisième. Sur ordre du préfet de police, il fut tout simplement interdit. Ce n’est qu’à force de démarches que le gouvernement leva cette interdiction, mais à la condition formelle que les toasts soient préalablement soumis à l’approbation du préfet de police et qu’il n’y soit fait nulle mention du Tarif.

UNE POLICE FORT PEU ...POLICEE

L’année suivant (1846), il fallut se rendre à l’évidence que certains patrons n’étaient pas toujours chauds partisans du traité conclu avec les ouvriers trois ans plus tôt. Des contestations surgissaient presque quotidiennement. La commission mixte chargée de régler les différends entre ouvriers et patrons était loin de donner satisfaction. Les patrons se faisaient plus rares à la manifestation.

Au cours du banquet, un toast fut porté à la participation des ouvriers au partage des bénéfices. Cette idée, récente, avait été suggérée par Louis Blanc dans son ouvrage Organisation du Travail dans lequel il citait une entreprise de peinture ayant accordé un tel avantage à ses salariés ainsi qu’une pension annuelle versée après trente années de service. C’était la première fois que cette idée était évoquée dans l’imprimerie.

Le banquet de 1847 eut lieu malgré l’interdiction de célébrer cette fête annuelle, toutes les démarches effectuées auprès de l’autorité ayant échoué, il ne fallait pas songer à trouver un restaurateur disposé à courir les risques qu’aurait entraîné pour lui l’accueil de ces hôtes compromettants. Heureusement - et malgré la défection de la Chambre syndicale des maîtres imprimeurs- c’est un de ses membres qui mit sa propriété à la disposition des typos. Tout semblait donc aller pour le mieux.

Hélas, la police, prévendue par un mouchard, survint au moment où les convives allaient se mettre à table et fit évacuer les lieux. Mais ce fut finalement les typos, gens frondeurs et débrouillards, qui eurent le dernier mot. Ils finirent par dénicher, derrière Montparnasse, un restaurateur qui voulut bien les accueillir. Ils se vengèrent des tracasseries du préfet de police (Gabriel Delessert) en lui dédiant un couplet vengeur et persifleur :

"Vous ne f’rez pas l’banquet"
Nous dit ce paltoquet.
Nous l’avons fait sans vous
Envers et contre tous.

1848 : année fertile en événements. Révolution de février, abdication de Louis-Philippe, rétablissement du suffrage universel, proclamation de la IIème République, journées de juin, élection de Louis-Napoléon Bonaparte.

Le banquet commémoratif eut lieu le 15 octobre, soit six mois après la proclamation de la République et trois mois après les journées de juin qui virent l’écrasement du prolétariat parisien. La typographie avait été durement frappée, laissant des morts sur le terrain et comptant de nombreux condamnés politiques emprisonnés.

Cependant, il n’y eut pas, dans la courte histoire des banquets typographiques, de réunion qui eut un caractère politique plus marqué que lors de cette fameuse année. On y notait la présence de Pierre Leroux, le socialiste saint-simonien, typographe et correcteur(4). A l’aube du syndicalisme dans l’imprimerie en France. Proudhon, Béranger et David d’Angers avaient été également conviés. Ils s’étaient excusés en envoyant des messages dans lesquels ils exprimaient leur sympathie à la typographie parisienne.

Le premier orateur fut Joseph Mairet. "Citoyens, proclama-t-il, la République a brisé pour toujours les entraves que la Monarchie mettait à nos banquets annuels. Nous pouvons enfin librement fêter notre Tarif, dont une police arbitraire et antisociale proscrivait parfois jusqu’au nom."

TYPOGRAPHIE ET POLITIQUE

"Cette fête sera considérée comme étant exclusivement de famille, et elle n’est autorisée qu’à la condition expresse qu’il ne sera prononcé aucun discours politique." Ainsi s’exprimait une lettre de la Préfecture de police de Paris, le 5 septembre 1849. Les régimes se succèdent mais les contraintes demeurent. Entre Louis-Philippe et Louis-Napléon Bonaparte, l’Assemblée constituante avait promulgué des décrets restreignant la liberté de la presse et le droit d’association pour les clubs. Le bel optimisme de Mairet, l’année précédente, recevait un cruel démenti.

Pour obtenir le droit de se réunir, les organisateurs du banquet durent donc s’engager à ne pas aborder de sujets d’ordre politique. C’était beaucoup demander et il eut été difficile d’empêcher les cinq cents convives de manifester leurs sentiments républicains par les cris de "Vive la République !" suivis d’une vibrante Marseillaise.

Aussi, dans son allocution, Pierre Leroux allait faire justice de cette interdiction préfectorale de parler politique, en déclarant que tout réunion un peu nombreuse a toujours, peu ou prou, un caractère politique. "Pouvons-nous, en effet, demande-t-il, scinder notre âme dans nos discours, et mutiler l’homme en nous au point de n’être plus ici des citoyens, mais seulement des typographes ? Pour moi, je veux dans mes discours comme dans mes écrits, n’exprimer jamais que de pures inspirations de la conscience. La parole [...] n’a pas été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée." Et pour ne pas déroger à la tradition typographique, un toast fut porté au confrère P.-J. Proudhon : " Frères, buvons à Proudhon ! le typographe intègre, l’apôtre infatigable des idées que Février a semées dans le monde, l’énergique porte-drapeau du progrès."

A L’AUBE DU SYNDICALISME

Le banquet de 1850 marquait le renouvellement du Tarif de 1843. Après sept années, des réformes s’avéraient urgentes. Entre autres, la création d’une caisse de prévoyance contre le chômage et d’une caisse de secours en cas de maladie. Les banquets corporatifs étant considérés comme des affaires privées, la commission de censure n’avait pas interdit, cette année, les chants et les discours.

Mais un commissaire du gouvernement, présent dans la salle, voulut s’établir en censeur des chants et des toasts, malgré les protestations des assistants. C’était bien mal connaître le monde de la typographie que de croire que les interdictions allaient être respectées. L’arrivée de délégués belges survint opportunément pour fournir l’occasion de hurler "Vive la Belgique ! Vive la République !" et l’orchestre d’exécuter aussitôt La Marche républicaine. "Louis-Napoléon apprenait ainsi à ses dépens qu’avec les typos il est bien difficile d’avoir le dernier mot" conclut Paul Chauvet.

Le banquet se termina avec le souhait exprimé par un participant que des jours meilleurs accompagneront les banquets à venir et "qu’un agent moins ombrageux laissera libre essor à la vraie fraternité".

En 1851, la Société typographique, dont les activités étaient restées jusqu’alors clandestines, crut devoir sortir de son incognito par sa présence au banquet. Elle s’affirmait ainsi en face des patrons et de l’autorité. Ce dernier banquet, au dire de Joseph Mairet, "fut peut-être le plus brillant de la série". Il revêtit, en effet, un éclat exceptionnel. Le climat était du reste à l’optimisme puisque le Tarif, récemment révisé, s’était conclu par un accord satisfaisant à la fois les ouvriers et les patrons. Pour cette raison, de nombreux maîtres imprimeurs et protes participèrent à la fête.

Et, pour la première fois, des délégations de fondeurs, conducteurs et correcteurs avaient été invités. La solidarité ouvrière internationale se manifestait aussi par la présence de représentants suisses et belges.

Les typos genevois avaient offert à leurs collègues parisiens une coupe en vermeil sur laquelle était gravé le signe d’alliance - deux mains entrelacées - avec l’inscription "La Société typographique de Genève à celle de Paris".

Le thème de cet ultime banquet était la nécessité de grouper tous les travailleurs du livre en une organisation unique. C’était là l’ébauche du syndicalisme futur et l’amorce de la Fédération française des travailleurs du livre et des industries similaires, qui allait voir le jour en 1881.

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Notes

1. Les Ouvriers du Livre en France, Librairie Marcel Rivière et Cie, Paris, 1964.

2. Les Carnets de Joseph Mairet, ouvrier typographe, édité par la Fédération des travailleurs des industries du livre, du papier et de la communication, Paris, 1995.

3. Voir Le Gutenberg des 23 juillet, 20 août et 3 septembre 1992.

4. Voir m-magazine du 23 mars 2000.


Article publié dans Comedia, (m-magazine), journal suisse du syndicat des médias, 16 janvier 2003