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Louis BRON, Disparition de la rue du Temple et du quai du Seujet (1931)

mardi 21 juin 2005

Louis BRON nous parle ici d’un quartier disparu et rasé en 1931, et qui fut celui de son enfance. En même temps disparaissait une part de la vie grouillante de Saint-Gervais, ses auberges, ses commerces, ses maisons closes, ses ruelles étroites et humides, et l’entassement mal équilibré de ses petites bâtisses accolées les unes aux autres. On fit "moderne" !

Au moment où la démolition du quartier du Seujet est chose terminée, il nous paraît intéressant de mettre sous les yeux de nos lecteurs quelques souvenirs authentiques, égrenés sans prétention, par un ancien habitant de la "Plume", notre excellent confrère M. Louis Bron, ancien député, l’humoristique "Guguss".

Le Vieux Faubourg n’est peut-être plus le Faubourg, mais Saint-Gervais restera Saint-Gervais.

(Le Genevois)


N.B. - J’avais acquis autrefois, de feu Fontaine-Borgel, l’Histoire du Faubourg de Saint-Gervais et la publiais en feuilleton dans le Journal de Saint-Gervais, lorsque le manuscrit me fut dérobé et vendu sans que je puisse découvrir la personne qui en était devenue acquéreur. Cette publication était très intéressante et contenait bien des choses inédites.
Au cas où la personne qui la détient, aurait l’amabilité de se faire connaître, elle rendrait service à bien des gens qui seraient heureux de connaître à fond l’histoire de notre vieux quartier.

Un bon geste, s.v.p.

L.B.


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Disparition de la rue du Temple et du quai du Seujet

Le mas de maisons composant la rue du Temple et le quai du Seujet a disparu ; voici un petit historique de ce quartier, non pas en remontant à un siècle en arrière, mais à l’année 1869, époque à laquelle le gosse que j’étais commençait à comprendre. J’avais assisté à l’inauguration du Monument national et aux fêtes données à cette occasion.

Griot quelque peu déluré de la rue du Temple, n° 15, élève de l’Ecole de la Gare, avec le père Berthet, le père Bard, le père Sayet, le père Pittet, le père Robert, je me souviens que, chaque jour, aux environs de midi, je dégringolais "nos" quatre étages afin d’aller acheter pour mon père La Petite Presse ou Le Petit Moniteur, qui donnaient les nouvelles de la guerre.

La rue du Temple (dénommée également "Rue Pénible", à cause d’une catégorie d’habitants quelque peu bruyants) était beaucoup plus peuplée que ces dernières années ; la vie y était intense après la journée de travail, et la jeunesse, dans ses ébats, avait une vie bien différente de celle d’aujourd’hui. La rue des Granges, ainsi que le quartier de Champel étaient certainement plus calmes.

Que voulez-vous ? Quantité de parents travaillaient en atelier, de sorte que de nombreux mioches en étaient réduits à vivre d’eux-mêmes. Les uns avaient des parents ou des connaissances chez lesquels ils pouvaient se rendre à la sortie de l’école. D’autres avaient la ressource de monter chez la voisine qui restait à la maison. On prenait aussi la clef sous le paillasson et l’aîné ou l’aînée se dévouait pour le goûter : un simple morceau de pain exempt de beurre ou de confiture. En ce temps-là, les cuisines scolaires et les classes gardiennes n’existaient pas encore. Il nous arrivait même, en fait de goûter, de sauter à la corde devant l’armoire !

Ah ! Les enfants d’aujourd’hui peuvent s’estimer heureux. Grâce aux Cuisines scolaires et classes gardiennes, ils sont assurés d’un bon dîner et sont réduits à l’école jusqu’aux retour des parents.

Et les Colonies de vacances ! La montagne, la campagne ! Bien couchés, bien nourris ! pour un peu, on aimerait redevenir gamins. Mais ne regrettons pas le passé et souhaitons, au contraire, que ces œuvres sociales se consolident et s’étendent toujours davantage.

Pour en revenir à la sortie de l’école, l’ordre du jour était bien de commencer à faire de suite "ses tâches", mais, répondant au sifflet des copains, on dégringolait les escaliers pour aller rejoindre la bande et discuter sérieusement de l’emploi du temps qui nous restait disponible jusqu’au retour des parents.

Jouerons-nous "aux voleurs"  ? Fera-t-on la tournée des allées traversantes ? Ou bien, suivant la saison, irons-nous à la "picôte" du côté de Saint-Jean ou aux bains de la Coulou ?

La tournée des allées du quartier, c’était toute une affaire... et pas sans danger ! Nous étions parfois une bande de vingt, trente ou même quarante gosses. Même des gamines se trouvaient parmi nous. Des chefs et des sous-chefs étaient désignés.

Commençant par l’allée du Sel, nous détalions au quai du Seujet pour remonter à la rue du Temple par l’allée voisine, car presque toutes étaient traversantes. Puis, nous reprenions une autre allée pour retourner au quai du Seujet, en poussant des cris et des hurlées, qui faisaient venir aux fenêtres les habitants et, ma foi, c’est ici que commençait le danger, car les projectiles tombaient drus, de même que les récipients de contenances diverses dégringolaient abondamment sur les gueulards !

Certaines allées, ainsi le n° 17, traversaient l’allée du Quai où se trouvaient les "caves de Bossey", débit de vin à l’emporté. Puis, tirant à droite, on contournait la Pension des Belles-Dames (!) et nous nous enfilions dans de vrais chemins de ronde, toujours hurlant et toujours bombardés par les "thomas" ! Enfin, sans ressortir de ces allées, nous arrivions au fond du n° 37 où il y avait une grande cour et différents ateliers, y compris un grand atelier de tourneur sur bois (chez le père Mahrer).

De là, nous enfilions de nouveau une allée absolument noire et peu propre, pour ressortir cette fois à la rue du Seujet, n° 8. Alors, on se passait en revue, pour voir ceux qui en "avaient plus ou moins reçu" !

Un passage assez drôle, que l’on pourrait vraiment appeler "chemin de ronde", était l’allée n° 24 de la rue du Temple, avec sortie rue des Corps-Saints, n°10 (en face
du café Zeier), d’une longueur d’au moins deux cents mètres. Mais celui-ci était propre et clair, car il était à ciel ouvert.

Ce qu’il y avait d’intéressant dans certains de ces passages, c’est qu’ils abritaient de petits commerces ou ateliers : ferblantiers, serruriers, etc.

Mais le plus terrible était le passage dénommé "Le Cul-de-sac". Il prenait du n° 123 de la rue du Temple pour arriver à Coutance, à peu près où se trouve la grande maison de confections.

Le "Cul-de-sac" était un passage n’ayant guère plus d’un mètre de largeur, absolument obscur, l’eau suintant contre les murs. Il pouvait avoir une cinquantaine de mètres. Un certain nombre de caves s’y trouvaient et servaient en général aux marchands forains pour réduire celles de leurs marchandises qui ne craignaient pas la suie et l’humidité. Naturellement, rien ne pouvait s’y faire sans falot ! ... Et l’on ne pensait guère à l’électricité, qui eût été bien nécessaire, car ceux qui sortaient de cette allée, soit d’un bout, soit de l’autre, avaient à faire à s’essuyer les pieds. Des échasses n’auraient pas été du luxe !

***

Du côté de Coutance, quantité de boutiques faisaient de bonnes affaires, soit les marchands de charbon, la grande laiterie Hostetler qui se trouvait à la sortie du Cul-de sac, le Café Journel, avec sa clientèle paysanne et savoyarde. C’était le rendez-vous, en même temps que le Mont-de-piété des ouvriers de campagne. A côté se trouvait la pharmacie Ladé. Ensuite, le grand magasin Taponnier (maison où se trouvait une petite tourelle). Beaucoup de personnes ne savent certainement pas ce qu’est devenue cette tourelle. Au moment de la démolition, une partie de celle-ci fut achetée par Alphonse Patru, qui la fit transporter à Satigny. On la voit, en montant à droite, sur la route de Choully, au bout de la campagne Garnier, parent d’Alphonse Patru.

Il y avait également dans ce coin quelques commerçants très connus : tout d’abord, le chapelier Mornal, au 1er, qui faisait des affaires d’or le dimanche matin. En ce temps-là, le commerce n’était pas entravé par des règlements stupides et baroques comme aujourd’hui. Un magasin très connu était le commerce de tommes et fromages de Mme Laubé, ainsi que le bureau de tabacs du Papa Magnin.

La mère Laubé avait la spécialité des tommes carrées à quatre sous et des Limbourg parfumés, dont on se régalait, même dans les restaurants.

Les Limbourg ne se débitent plus guère aujourd’hui qu’à la brasserie Tivoli. Le cumin est de circonstance, de même que quelques bonnes chopes de bières de cette Brasserie.

Cherchez donc aujourd’hui un restaurateur qui oserait mettre un de ces fromages sur les tables ! Et cependant ils étaient délicieux.

***

Une de nos distractions était la chasse aux "bazaines". Pauvres matous, quels mauvais moments ils passaient et quel vacarme ils faisaient dans les "montées" avec leurs casseroles à la queue ! ..., ou bien quand on les attachait à une sonnette !

Pendant la guerre, nous en discutions comme des hommes et, naturellement, nous formions deux camps. Puis ensuite, à l’armistice, nous nous retrouvions sur les escaliers de Saint-Gervais où les plus grands nous donnaient les dernières nouvelles et nous apprenaient les chansons du jour apportées à Genève par les chanteurs des rues avec accompagnement d’orgue de Barbarie. On chantait :

Il avait une moustache énorme
Des croix partout, des croix partout,

Mais tout cela n’était que pour la forme
Et ça ne servait à rien du tout.

A rien du tout !
C’est le sire de fich’ ton camp,
Qui s’en va-t’ en guerre...

En deux temps et trois mouvements,
Sens devant derrière !

A deux sous tout le paquet,
Le père, la mère Baldingue... Et l’petit Baldinguet !

Une chanson qui tint assez longtemps :

Il fait froid, la nuit est sombre,
Et la neige couvre la terre.

Et puis aussi :

A la gare, le clairon sonne,
Le tambour bat l’assemblée,
Adieu, ma belle fiancée...

Il y avait aussi de nombreux refrains :

As-tu vu Bismarck, dans un cabaret,
Qui battait sa femme avec un balai !

Ou bien encore :

Non, Madame, p...ser pas là...
C’est la guérite, p...sez pas là,
C’est la guérite d’un vieux soldat !

Et ainsi de suite, jusqu’au moment où, "chassé du Temple", nous devions laisser la place à la laitière, Mme Claude Jaquier, qui vendait chaque soir son lait en plein vent.
Ce lait lui était amené directement de la campagne et débité aussitôt aux braves ménagères du quartier, lesquelles, pot ou bidon en mains, profitaient de ce moment pour tailler des bavettes. On appelait ça le "Rapport". Aujourd’hui, on dirait la "Petite Gazette de la journée".
Lorsqu’il pleuvait, Mme Claude faisait conduire son lait à la rue du Seujet, n° 6, et c’est dans sa cuisine que cette marchandise se débitait. Mais vu l’exiguïté du local, le "Rapport" durait moins longtemps !

***

J’ai déjà raconté ailleurs que l’argent était peu connu des enfants du Faubourg et quelle imagination il fallait déployer pour avoir quelques rares sous pour le dimanche : porter de l’eau chez les voisins (parfois un arrosoir ou même deux à monter jusqu’au cinquième ou sixième étage pour gagner un sou) ! Faire des commissions, ramasser un peu partout quelques vieilles bouteilles ou les os, que l’on vendait chez le père Simmon, le pattier !

En saison, on ramassait noyaux de pêche ou d’abricots. Pour cela il fallait courir, car il y avait de la concurrence ! Chacun se faisait un sac spécial afin de ne pas salir les poches de son habit, car la maman avait la main leste !
Lorsque la "ramasse" était jugée suffisante, nous nous rassemblions par groupes de cinq ou six et, assis sur les marches d’escalier, chacun, son marteau à la main, nous commencions la "casse" pour vendre les amandes chez Schwartz, pâtissier à la rue Rousseau, ou chez Dumonthay, à Coutance.

Il fallait bien se débrouiller ! Mais les gosses d’aujourd’hui auraient honte d’un si noble travail ! Ils préfèrent tauper le papa et au besoin "sucer" la maman !

******

Malgré toutes nos pirateries, qui seraient trop longues à raconter, nous fréquentions régulièrement l’école du jeudi et l’école du dimanche ! Je me rappelle même avoir eu un "prix de religion !" (Sans blague ! Réd.)

En 1870, nous eûmes un Arbre de Noël à l’Ecole du jeudi, chez Schiess, aux Pâquis, mais vu la guerre, les bonbons nous furent supprimés, pour être remis aux soldats français, sauf erreur. Pour ma part, je reçus deux mouchoirs de poche quadrillés rouge.

En ce temps, nous avions la leçon de religion en classe. C’était une corvée, et c’était pourtant peu de chose.

A onze heures, le régent clamait : "Les catholiques s’en vont, les protestants restent !" Pauvre ami, on était tous catholiques ! Car ceux-ci avaient leur catéchisme à Notre-Dame, et les protestants cherchaient à se faufiler parmi eux pour sortir de la classe.

D’autres fois, le régent se tenait lui-même à la porte pour faire la police.

Il arrivait aussi que les mouchards se mêlaient de la partie :

- M’sieur ! Ya Pieut qui se sauve... Il est protestant !
Alors, ceux-là on les retrouvait à la sortie. On se mettait en deux rangées, après avoir fait des nœuds à nos mouchoirs. Le "rapporte-pet" devait passer entre les deux à cloche-pied et nous lui tapions dans le dos avec nos mouchoirs en lui criant :
- Mouchard ! ... Mouchard !...

L’école de la Gare recevait garçons et filles. Les orphelins de la rue de Lausanne fréquentaient aussi la même école. Le préau était beaucoup moins grand qu’aujourd’hui de sorte que l’on était serré, mais on nous permettait d’en sortir pendant le quart d’heure à condition de ne pas s’éloigner. Cela ne nous empêchait pas de nous trouver même de l’autre côté des ponts pendant la récréation. Quelle pitatée pour le retour !

Une distraction, pendant le quart d’heure, était d’aller chercher chicane aux élèves de l’école catholique de la rue de la Pépinière, avec lesquels on ne s’entendait guère.
Ce qu’il y avait de drôle, c’est que les catholiques de l’école primaire faisaient chorus avec les protestants contre l’autre école, que nous appelions l’école des Couas ! alors qu’eux-mêmes nous désignaient sous le nom de "Pique-m... "

En avons-nous cassé des carreaux à coups de pierres ! Mais une fois le quart d’heure passé, le "frère" rappliquait à notre école et il y avait grande explication avec nos régents. A ce moment, nous n’étions plus très fiers de nos exploits et avions le nez dans nos cahiers.

Ca finissait toujours par s’arranger... d’une façon ou d’une autre.

On chantait aussi :

Catholique...catholique...
Monte sur ton bourrique...
Le bourrique lève le c...
Et voilà le catholique fichu !


AU BORD DU RHONE !

Sur le quai du Seujet existait pendant longtemps la bonne épicerie Bombernard, ayant comme voisin le magasin de teinturerie Guilhas, dont le titulaire, sauf erreur, est décédé récemment. Le magasin Guilhas fut occupé ensuite par Jules Renaud, bijoutier, ancien Conseiller administratif, puis par Pêche et Sports, et, finalement, par le Café des Argoulets.

Plus loin, pendant un temps immémorial, ce fut la teinturerie Baechler frères, maison très connue, les frères Baechler faisant partie de beaucoup de sociétés diverses, y compris la Société de secours mutuels aux orphelins, pour laquelle ils étaient très dévoués. Un chapelier du nom de Bardy, occupa longtemps le second étage de cette maison.

Plus loin, on trouvait l’atelier du peintre d’enseignes Taddéoli, père de l’aviateur. Le père Taddéoli, qui, étant privé d’une jambe, circulait en tricycle "à force biceps", c’est-à-dire à l’aide de ses bras. Plus tard, il traversa le pont pour s’établir en face, quai de l’Ile, maison Vacheron et Constantin.

Un industriel, qui faisait le calandrage, occupait également plusieurs arcades de la maison (n° 25).

La maison n° 23, après avoir été occupée par la tannerie Bruderlein frères, fut transformée en 1882 (?) en un atelier de fabrique de chaînes d’or (Perret et Bruderlein), dont le contremaître était Louis Chatel, dit le Baron de Laconnex, actuellement encore juge assesseur...et bien portant !

Les passerelles de Bel-Air furent établies en 1881. Nous arrivons à l’endroit où exista la tannerie des frères Dehanne, pour faire suite à une épicerie dirigée par un membre de la même famille.

Au n° 17 du quai du Seujet exista pendant un certain temps, une Salle du dimanche laïque pour apprentis et jeunes gens. Des professeurs de dessin, des maîtres de métiers y donnaient des conférences. Moi-même, je les ai suivies assez longtemps.

Tout en étant quelque peu "pirates", nous étions assez studieux et depuis le quai du Seujet, allions encore à l’école du soir, au Bourg-de-Four, dans le local occupé aujourd’hui par le "clou militaire". Cette classe du soir était tenue par M. Dupuis.

Plus tard, une grande pension, genre Cuisines populaires, s’y installa (rez-de-chaussée et premier étage), mais malheureusement n’y fit pas ses frais.

Le Café du Cygne eut son heure de célébrité parmi les gens de pêche.

Puis le père Bazoni, tanneur-chamoiseur, dont la petite-fille est Mme Charles Denizot, notre sympathique ténor.

Le père Wernli, mécanicien estimé, eut également ses ateliers au quai du Seujet avant d’aller à la Coulouvrenière.

Enfin, au n° 3 (maison Pélisse) existait une vaste entreprise de tannerie dont les dépendances, occupant au moins une centaine de personnes, étaient situées à la rue du Seujet. C’était une immense construction en bois.

De l’autre côté du quai se trouvaient les moulins David abritant, outre la meunerie, nombre d’ateliers, de mécanique particulièrement.
Une petite île, avec cygnes et canards, donnait de l’animation à ce quartier industriel.

A noter en passant que, dans ce bâtiment, se trouvait la fabrique de chocolat Tissot. De nombreux sacs de cassonade étaient constamment entreposés à l’entrée et, ma foi, sans demander permission, les gamins du quartier plongeaient leurs mains dans les sacs ! Le père Tissot lui-même n’aurait jamais osé considérer cela comme un vol. Le moulin brûla en 1874. Je demeurais au n° 3 du quai, juste en face. Nous étions en première loge !

Puisque nous en sommes au chapitre des confessions, affaire de la cassonade Tissot, il faut vider le sac de nos péchés et avouer qu’entre toute la bande nous avons bien, quelquefois, acheté à crédit des harengs chez quelques épiciers qui les exposaient devant leur magasin.

Quarante ans plus tard, j’avouais ces faits à feu Jules Lecoutre, chez Jacques. Il me pardonna facilement, ainsi qu’aux copains présents.

A cette époque, le Rhône, jusqu’au moment des travaux pour la création du Bâtiment des forces motrices, était très poissonneux et l’on voyait continuellement assis sur le mur quantité de professionnels attendant l’heure du "trait", car on y pêchait au grand filet, depuis le pont de l’Ile au pont de la Coulouvrenière, ou plus approximativement jusqu’en face du n° 3. Les prises de grosses truites de 15 à 25 livres n’étaient pas rares. La pêche des séchots était également bonne. Un second trait était donné ensuite depuis le pont de la Coulouvrenière jusqu’à l’épuisoir de Saint-Jean, à côté de la Pisciculture.

Cette pisciculture, qui appartenait à l’Etat, était alors dirigée par un pêcheur très estimé, Jean Roche, qui pendant longtemps avait été radeleur à la C.G.N. Jean Roche avait à son actif plusieurs sauvetages.

Tout aurait bien marché sans la jalousie d’un pisciculteur amateur, bien côté en haut-lieu, protégé par la politique. Celui-ci fit des pieds et des mains pour faire disparaître la pisciculture de l’Etat au profit de la sienne. Il y réussit, de sorte que Genève, aujourd’hui, est le seul canton suisse ne possédant pas de pisciculture officielle.

Jean Roche, cependant, ne perdit pas courage, car il était passionné pour l’élevage du poisson. Avec autorisation, il transporta les truites lui appartenant, au Jardin Brunswick, et les élevait dans les bassins. C’était une curiosité que de voir ces truites au moment où le pisciculteur leur donnait à manger, et nombreux étaient les spectateurs quotidiens ! Ce pauvre Roche ne devint pas riche avec son élevage, car ses meilleurs clients étaient de vrais "pirates" qui venaient chiper les truites pendant la nuit.

D’un autre côté, le millionnaire pisciculteur-amateur poursuivait Roche et parvint même à lui faire retirer l’autorisation d’élever ses truites dans les bassins du Jardin Brunswick !

Le millionnaire amateur dut, plus tard, fermer sa propre pisciculture, il voulut, aux frais de l’Etat, importer dans notre port le célèbre "cat-fish", qui fut un four noir !

Outre la pêche réservée ou pratiquée par les professionnels, le quai du Seujet, en été, était envahi par quantité de pêcheurs en herbe, attirés par la perchette, qui foisonnait.

Les Abattoirs, qui se trouvaient où est actuellement la Halle de l’Ile, nourrissaient largement le poisson.

Presque chaque gosse avait son cerceau, de plus ou moins grande dimension, suivant l’état de sa bourse ou son initiative à savoir le fabriquer. Il était d’autant plus facile de pêcher au cerceau que sur le Rhône même se trouvaient des couverts servant à l’étendage des peaux ou des ponts à l’usage de la trempe de ces peaux. Les teinturiers avaient également des radeaux pour le rinçage de leurs étoffes et nous nous en servions également.

De plus, pays béni, les asticots, rapport aux tanneries du quai, étaient grouillants et... gratuits !

A noter encore que, lors des années très chaudes, le Rhône, surmontant sa cote habituelle, débordait et inondait le quai du Seujet jusqu’au fond des allées.

Il s’est produit maintes fois que les eaux étant très hautes, la circulation devenait très difficile sur le quai. On dut alors établir des passerelles, soit des planches posées sur des chevalets.

Lors de ces grandes chaleurs, il se produisait parfois des essaims de "mouchillons" tellement denses que l’on ne pouvait pas circuler sans mettre les mains ou un mouchoir devant les yeux. Ceci provenait certainement de l’état du Rhône, car ces mouchillons disparurent lors de l’assainissement du fleuve.

****

L’établissement du quai de Saint-Jean fut également de notre époque. C’était auparavant un terrain vague, où les chiffonniers du quai du Seujet venaient prendre des bains de lézard tout en surveillant la lessive des chiffons ramassés. La statue de James-Fazy est donc placée sur un terrain plus que populaire.

L’emplacement de la maison des Tourelles s’appelait la "Poudrière". Puis, à côté, le dépôt officiel pour les ramoneurs de la suie qu’ils sortaient des cheminées. Il y en avait une montagne. On appelait ça la "Fabrique de poudre de riz pour nègres" ! Il arrivait que nous autres cherchions noise aux petits ramoneurs, mais c’était dangereux, car ceux-ci se défendaient à coup de bonnet sur la figure de leur adversaire !

***

Aujourd’hui, ce quartier va disparaître. Beaucoup de gens de condition modeste le regretteront, car il était encore possible de s’y loger parfois à bon marché, quoique bien modestement. Mais les questions d’hygiène, accompagnées de spéculations, ont eu raison de l’époque passée.

Ainsi certaines maisons n’avaient plus de raison d’existence. J’en puis parler à mon aise, car mes parents, faisant partie de la Société de prévoyance l’ " Abeille ", société où l’on versait chaque dimanche ce que l’on pouvait en prévision d’achat de beurre, de combustible ou d’habits, j’ai fait (gratis pro Deo ) pendant plusieurs années le service de collecteur d’étage en étage. C’était le vrai moyen de connaître à fond ces constructions. Dans certains immeubles par exemple, les escaliers n’allaient même pas jusqu’en haut, les greniers ayant été transformés en "appartements" auxquels on accédait parfois au moyen d’une échelle !

Mais les bonnes âmes, les charitables propriétaires dont certains bien pensants et très riches, encaissaient quand même les loyers, expulsant les mauvais payeurs sans aucun scrupule.

Il y avait aussi des "montées" où l’on devait se cramponner à une corde bien lisse, bien crasseuse, pour arriver "chez soi", car le jour ne pénétrait pas partout. Aussi les dégringolades de locataires éméchés ou même de sang-froid n’étaient-elles pas rares !

On peut donc se figurer quelles difficultés on éprouvait lors d’un déménagement ou lorsque survenait un décès. Les "croque-morts" avaient un travail peu ordinaire.

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Tout cela est changé heureusement. Les gosses d’alors sont devenus des hommes... Ce qui ne veut pas dire qu’ils s’entendent mieux qu’étant jeunes, malgré leur raisonnement plus... raisonnable.

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Une diversion, pendant la bonne saison, c’était la descente des baigneurs, à la fin de la journée. Certains se jetaient à l’eau dès le pont de la Machine. C’étaient les audacieux ! Puis d’autres se déshabillaient dans la maison sise au bas de Coutance et donnant sur le quai des Frises. De là, ils plongeaient depuis le deuxième étage. D’autres partaient depuis le quai du Seujet et enfin une autre catégorie d’audacieux étaient ceux qui se déshabillaient sur le pont de la Coulouvrenière et plongeaient depuis là !

Les plus jeunes portaient les habits des nageurs jusqu’au Pavillon, situé à la Coulouvrenière ou même jusqu’à la Jonction !

A ce moment, il n’était pas question de plages, et bien mal reçus eussent été ceux qui auraient osé demander un million pour une plage-exhibition.

La descente du Rhône, la descente du Pavillon et les bains de la Coulou suffisaient largement. Du reste, la plupart des habitants, à cette époque, avaient horreur des bains du lac, trouvant que l’eau y était trop chaude !

****

La rue du Temple, nous l’avons dit, était assez bruyante. Les samedi et dimanche soir, le poste de police de cette rue avait assez à faire, non pas avec les habitants, quoique bruyants parfois mais pas méchants, mais avec les nombreux visiteurs que certaines maisons - par plus dangereuses que beaucoup de bars et dancings d’aujourd’hui - attiraient. Mais tout se bornait là ! Affaire de surveillance !

Il y avait aussi certains poivrots professionnels dont les excentricités attiraient les gosses, qui se mettaient à les conspuer ou à les entourer en chantant, ce qui, naturellement, faisait venir la police, qui réduisait l’ivrogne !

Parmi ceux-ci, il se trouvait un nommé Duvillard, qui avait la manie de vendre ses habits à l’enchère ! Chapeau, paletot, gilet, etc. la police, qui rigolait de l’affaire, ne l’emmenait au poste que lorsqu’il faisait mine de vouloir vendre sa culotte !

La partie féminine était également échaudée parfois. Il y avait entre autres plusieurs matelassières, établissant leur quartier général sur le triangle de la place du Temple. Ce métier est assez dur, surtout pour une femme qui doit carder à la main : ça donne soif. Alors ces dames, qui ne pouvaient cependant pas étancher leur soif avec de l’eau claire, se trouvaient parfois un tantinet énervées, le soir, et ma foi, une parole amenant l’autre, il y avait un crêpage de chignon !

Mais c’étaient de bonnes travailleuses, braves mères de famille auxquelles on pouvait bien pardonner une petite empoigne.

****

Il existait encore, dans ma jeunesse, une coutume assez... barbare ! C’était le Charivari ! Le Charivari s’exerçait en l’honneur du re...mariage d’un veuf ou vice-versa, et surtout lorsque les nouveaux époux "reconvolaient" tous deux !

Ce n’étaient non seulement les gosses, qui montaient et s’occupaient des charivaris, mais les hommes et... surtout les femmes !

Chacun s’amenait soit avec un ustensile en fer blanc, vieil arrosoir, chaudron ou autre, instruments de musique et autres. Tout ce monde se rassemblait sous les fenêtres des nouveaux mariés et l’on entonnait :

Dis-donc, vieille carcasse, tu vas te remarier,
Sans avertir les femmes, les enfants du quartier,

A nous la bouteille, ou bien, Charivari...
Pour qui ?...
Pour la mère X ou Y !

Et en avant le Charivari infernal, chacun tapant sur son fer blanc ou agitant sa caisse contenant des cailloux ! Les uns comprenaient la blague et payaient quelques litres, tandis que d’autres s’entêtaient et ... ma foi, le Charivari durait plusieurs jours ! Il en fut un à Coutance, 13, qui dura deux semaines ! Chaque soir ça recommencait, malgré une escouade de gendarmes.

C’était à l’occasion du mariage d’une vieille de plus de soixante ans avec son neveu âgé de vingt-cinq ans !

Comme beaucoup d’autres choses, Charivari a disparu !

***

Les enterrements, en ce temps-là, n’avaient rien de bien gai ! De grands manteaux, qui "avaient été noirs", étaient de rigueur, ainsi qu’un long crèpe pour le chapeau. Ce matériel était apporté par des femmes et appartenait à la Ville. Ainsi que nous le disons plus haut, il avait été noir au début. Alors il appartenait à la première classe ; ensuite à la deuxième et ainsi jusqu’à la dernière, au fur et à mesure qu’il changeait de couleur.

On allait à pied. Mon père et ma mère furent ensevelis à Plainpalais, "forcément", en passant par les Ponts de l’Ile. En ce temps-là, le cimetière catholique existait à côté du cimetière protestant. Il fut, par la suite, transféré à Châtelaine. Le cimetière devint commun aux deux religions ! Ce fut un progrès sensible !

Que sera le quartier neuf ? Mystère ! Ce qu’il y a de certain, c’est que ce quartier populaire aura vécu. Le quai du Seujet, vu sa situation exceptionnelle, connaîtra les belles bâtisses aux logements luxueux, aux prix de location formidables et les pauvres diables, ma foi, ce sont eux, cette fois-ci, que l’on enverra... demeurer à la campagne !

Louis BRON

(1931)