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La Réforme et l’imprimerie dans l’histoire

"L’imprimerie est l’ultime don de Dieu et le plus grand. En effet par son moyen, Dieu veut faire connaître la cause de la vraie religion à toute la terre jusqu’aux extrémités du monde et la diffuser dans toutes les langues" Luther

samedi 1er juillet 2017, par Victor Salamin

A l’occasion des 500 ans de la Réforme, l’Imprimerie des Arts retrace les liens étroits qui unirent la Réforme naissante aux premiers temps de l’imprimerie, spécialement dans notre cité devenue capitale de la Réforme francophone.

Une mise au point technique au rayonnement fulgurant

Lorsque Gutenberg, à Mayence en 1455, réussit à tirer de ses presses le premier livre imprimé de l’époque moderne : une Bible en latin, tirée à plusieurs exemplaires tous identiques, à partir de caractères métalliques mobiles, une véritable révolution se mettait en marche. Finies les copies manuscrites longues et coûteuses, les exemplaires limités et souvent entachés d’erreurs. Après Gutenberg, c’est à une véritable explosion de l’imprimerie à laquelle nous assistons et qui n’est pas sans rappeler ce que nous vivons aujourd’hui avec Internet.

Une révolution culturelle

Très rapidement, une multitude de petites officines d’imprimeurs s’ouvrent un peu partout, d’abord le long du Rhin entre Strasbourg, Mayence et Bâle, dans les villes de foires comme Lyon et Francfort. Vingt cinq ans après ses débuts, lorsque l’imprimerie s’installe en 1478 à Genève, des presses fonctionnent déjà un peu partout en Europe.
Très tôt, les textes de la Bible sont imprimés par milliers dans plusieurs langues, mettant à la portée du grand nombre des écrits réservés jusque-là au clergé, aux monastères et aux bibliothèques.

Vers 1500, c’est près de 25 000 titres, d’un tirage moyen de 500 exemplaires, qui furent produits. Au total, près de douze millions de livres !

Mais ce qui semblait qu’une magnifique et lucrative innovation technique permettant la multiplication des textes, va se révéler être, à travers la révolte de Luther, un outil extrêmement puissant pour atteindre l’opinion et diffuser rapidement les idées nouvelles. Le livre devient ainsi signe distinctif de la Réforme, témoin tangible des convictions, miroir et moteur de la foi nouvelle.

Les placards et ouvrages de Luther : une campagne de presse incendiaire et mobilisatrice

Lorsque Luther (1483-1546) placarde en 1517 à Wittenberg les 95 thèses ou propositions qu’il soumet au débat théologique en dénonçant le trafic des Indulgences, qui aurait pu penser que ce moine révolté allait entraîner derrière lui les masses et menacer par sa volonté de réforme une Eglise qui avait toujours réussi à extirper de son sein les hérétiques. Luther, caractère fougueux, bénéficiait sans doute d’un concours de circonstances particulier : Rome se montrait manifestement insolente, heurtant les susceptibilités politiques germaniques et la soif de piété populaire authentique. Mais qu’aurait été ce mouvement sans le secours décisif de l’imprimerie qui allait répercuter de manière stupéfiante le message du réformateur ?

En moins de 15 jours, les thèses de Luther sont réimprimées en nombre et se répandent dans toute l’Allemagne, soulevant l’enthousiasme populaire. Luther s’empresse alors de publier coup sur coup plusieurs ouvrages et pamphlets qui doivent être immédiatement réédités. Certains furent "non pas vendus mais arrachés" ! Ce n’est pas moins de 25 éditions en trois ans qu’il faudra tirer pour un sermon allemand de Luther résumant ses célèbres thèses !

Un succès d’imprimerie fulgurant

Comme une traînée de poudre, les idées de Luther se répandent hors d’Allemagne par le moyen de l’imprimerie. La première édition latine que Johannes Froben donne des écrits de Luther à Bâle en octobre 1518 est écoulée en quelques mois. Et l’année suivante, une seconde édition est tout aussi vite épuisée. Et c’est de France, d’Espagne, d’Italie, des Pays-Bas et d’Angleterre que viennent les demandes. Froben lui-même reconnaît n’avoir jamais vu pareil succès.

Fort de cette audience, le 10 déc.1520, Luther brûle publiquement la bulle d’excommunication du pape. Polémiques, débats, feuilles volantes, la Réforme est lancée. En Allemagne, les presses tournent à plein régime et le nom de Luther fait la fortune des imprimeurs et des libraires.
En 1520, les 4000 exemplaires d’un pamphlet en allemand sont vendus si rapidement qu’une seconde édition doit paraître cinq jours plus tard, suivie de 15 autres. Parfois c’est 18 éditions en un an qui sortent des presses. Du jamais vu jusqu’alors !
On comprend que quatre-vingt ans après son invention, l’imprimerie puisse apparaître à Luther comme un miracle, un don providentiel de Dieu.

Dans les ateliers, on travaille "en continu". La demande est si grande qu’il faut aller vite. L’impression de la première édition du Nouveau Testament en allemand de Luther, le Testament de septembre 1522, dure cinq mois. L’entreprise est tenue secrète. Les presses de l’imprimeur Lotter tournent à plein, même de nuit, afin d’achever le livre pour la foire d’automne de Leipzig. Environ 4000 exemplaires sont produits. Cinq mois plus tard, Luther et Lotter sont en mesure d’en imprimer une version revue. On a estimé que du vivant de Luther, pas moins de 100.000 exemplaires de ce Nouveau Testament ont été imprimés, rien qu’à Wittenberg.

La rapidité et la force de pénétration que permet l’imprimerie est bien soulignée dans ces propos d’un adversaire de Luther : "Le Nouveau Testament de Luther était déjà tellement multiplié par les imprimeurs et répandu en un si grand nombre que même les tailleurs et cordonniers, même les femmes et quelques idiots simplets - dans la mesure où ils adhéraient à l’Evangile de Luther et où ils avaient appris à lire dans leur vie un peu d’allemand - le lisaient comme la source de toute vérité, avec la plus grande passion. On dit que d’autres le portaient avec eux dans leur sein et l’apprenaient par coeur". Luther souhaitait en effet "que chaque chrétien étudie par lui-même l’Ecriture et la pure Parole de Dieu ". Il ouvrait ainsi la voie au libre examen et aux traductions en langue populaire.

Gare aux contrefaçons qui fleurissent !

Mais déjà le succès des ouvrages de Luther provoquent tout un commerce de réimpression et de contrefaçon, rémunérateur et sûr. Le droit d’auteur n’existant pas, les imprimeurs se concurrencent pour réimprimer au plus vite . Publier Luther est juteux ! Mais la hâte et le mercantilisme ne sont pas sans conséquences. Luther s’en plaint : "J’ai commencé le sermonnaire depuis le jour de l’Epiphanie jusqu’à Pâques. Il est alors arrivé qu’un fourbe, un imprimeur, qui se nourrit de notre sueur, a volé mon manuscrit avant que je ne le mette au point, il l’a emporté et fait imprimer à l’extérieur pour anéantir nos efforts et notre travail". Il s’en prend aux imprimeurs cupides :"Et les dégats seraient encore supportables, s’ils ne faussaient et détérioraient pas tellement mes livres. Mais maintenant ils impriment ces livres et se dépêchent à un point tel que, lorsqu’ils me reviennent, je ne reconnais pas mes propres ouvrages. Là quelque chose est omis, là déplacé, là faussé, là pas corrigé. Ils ont appris l’art d’imprimer "Wittenberg" sur quelques livres, alors qu’ils n’ont pas été faits à Witemberg ; ils n’y sont même pas passés... Ainsi sont-ils poussés par l’avarice et l’envie de tromper les gens sous le couvert de notre nom et de ruiner les nôtres (les imprimeurs de Wittenberg) ."

Dans le but d’enrayer ces copies non autorisées, Luther décide de faire imprimer des "marques de qualité" sur ses ouvrages, premier pas vers l’idée de propriété intellectuelle. Il les assortira de l’inscription suivante : "Que ce signe soit le témoin de ce que ces livres sont passés par mes mains, car les impressions fausses et les livres corrompus abondent maintenant". Pour se protéger des contrefaçons, l’imprimeur de Luther obtiendra un privilège permanent.
Le courant de réforme lancé par Luther est si populaire que les paysans allemands se soulèvent violemment. La confiscation des biens de l’Eglise attise en effet les convoitises. Luther demande aux princes de ramener l’ordre. Reconnue juridiquement dans une grande partie de l’Allemagne, la Réforme de Luther peut s’organiser librement sous la protection des princes.

La Réforme allemande gagne Bâle et Paris par les imprimeurs et humanistes

C’est vers 1520, peu après la condamnation de Rome, que les écrits de Luther commencent à pénétrer en France par Bâle notamment. La ville jouit d’un solide réseau d’affaires avec des agents et représentants à l’étranger. Sous couvert de citoyenneté bâloise, un groupe de marchands-libraires, notamment Conrad Resch, ami des réformés, peut presque librement fournir les magasins français de littérature "hérétique", en faire imprimer à Lyon et à Paris, servir d’intermédiaire, de courrier et parfois de banquier aux futurs réformateurs Farel, Calvin et à leurs amis.

L’imprimeur bâlois Froben avoue qu’il a pu vendre 600 exemplaires de Luther et que des théologiens de Paris s’y intéressent vivement.
On lit donc Luther dans les écoles de Paris, on discute ses écrits. Même chose à Lyon.

Bâle abrite surtout un érudit de renom européen, Erasme (1467 - 1536). Erasme prépare une nouvelle traduction latine de la Bible à partir d’un texte original en grec, délaissant la version latine officielle de l’Eglise (la Vulgate). Mais traduire, c’est interpréter et s’éloigner de la version officielle que maintiennent d’autorité les théologiens de la Sorbonne. Le soupçon d’hérésie n’est pas loin…
" Je ne suis pas du tout d’accord, écrit Erasme, avec ceux qui voudraient empêcher la Sainte Ecriture d’être lue par les ignorants et traduite en langue vulgaire, comme si le Christ avait enseigné des choses tellement compliquées qu’à peine un quarteron de théologiens les pussent comprendre ou comme si la religion chrétienne n’avait d’autre rempart que l’ignorance... Je souhaiterais donc que les plus humbles femmes lisent l’Evangile et qu’elles lisent les épitres de saint Paul. Et plût au Ciel que nos livres saints soient traduits dans toutes les langues !" Erasme a des vues personnelles et hardies pour une réforme intérieure de l’Église, où l’esprit de l’Évangile redeviendrait central, excluant les pratiques purement extérieures.

Dès 1521, la Sorbonne, puis le Parlement de Paris tentent d’endiguer l’hérésie luthérienne que Rome vient de condamner. Interdiction est faite par le Parlement de Paris de vendre ou d’imprimer sans examen préalable. Mais les idées nouvelles ont des sympathisants à la cour. Le soutien de François Ier et de sa sœur Marguerite de Navarre empêche momentanément l’exécution des sanctions.

Dans le diocèse de Meaux, près de Paris, l’évêque Briçonnet tente de réformer son diocèse et fait appel à Lefèvre d’Étaples (v.1450 - 1536), pour qu’il traduise les livres saints à l’intention de tous. Lefèvre d’Etaples fait paraître la traduction du Nouveau Testament " affin que les simples membres du corps de Jesuschrist ayant ce (livre) en leur langue, puissent estre aussi certains de la verite evangelique, comme ceulx qui l’ont en latin ". C’est la première traduction en français du Nouveau Testament à partir de la Vulgate latine. Elle paraît chez l’imprimeur Simon de Colines en 1523, suivie par les Psaumes, les Epitres et Evangiles pour les cinquantes deux semaines de l’an (1525).

Briçonnet fait distribuer les textes des Evangiles en français, réunit les fidèles pour les commenter, lire la Bible, chanter des cantiques, préfigurant déjà le culte réformé. L’intérêt que soulèvent les questions religieuses est si forte que les traductions de Lefèvre se répandent avec une rapidité étonnante. On les retrouve non seulement à Paris, mais aussi à Lyon, en Champagne, en Provence et dans le Piémont vaudois.

Dans les cercles proches de l’évêque Briçonnet, et ouverts aux idées luthériennes, on rencontre Guillaume Farel (1489-1565), né à Gap, et Jean Calvin (1509 - 1564). Farel fait publier à Bâle chez Resch un Pater noster avec une exposition de Luther sur le Credo (1524), premier manifeste de la foi réformée. A Bâle, il se heurte à Erasme. Farel commence alors une vie de prédicateur itinérant. En 1529, il publie son premier résumé de doctrine, le Sommaire et biefve declaration.

Calvin, juriste à Paris, adhère dès 1533 aux idées de la Réforme, initié par son cousin Olivétan.

Au début, les imprimeurs d’ouvrages d’inspiration réformée sont peu nombreux. Ils publient souvent anonymement par peur d’être inquiétés.
Les traductions et commentaires de Lefèvre d’Etaples, les traductions de textes d’Erasme par Berquin sont considérés comme les premiers ouvrages réformés français. Ils sortent des ateliers de Simon de Colines et Simon Du Bois. Ces textes circulent sans se distinguer clairement des œuvres orthodoxes.

Si dans sa traduction de l’Ecriture Lefèvre d’Etaples part de la version latine officielle (la Vulgate) qu’il corrige, les théologiens de la Sorbonne subodorent, à juste titre, derrière les termes choisis un parfum de " luthéranisme ". Traduire en langue vernaculaire (interdiction déjà promulgée autrefois), mettre à la portée de quiconque le texte même de la Bible, c’est favoriser l’hérésie. Tous ces textes vont donc être condamnés en bloc, leurs auteurs et imprimeurs surveillés.

C’est ce qui arrive en août 1526 avec la décision de la Sorbonne et du Parlement d’interdire toute traduction et commentaire de la Bible. Le Parlement profitera de la captivité du roi pour procéder hâtivement à l’exécution de Berquin en 1529.

Dès lors les menaces sont si fortes que plus aucune Bible en langue française ne sera imprimée à Paris entre 1527 et 1565. La production même de livres réformés cessera presque complètement à Paris, et à Lyon après 1526.

L’imprimerie, une arme redoutable et redoutée

Les livres réformés sont désormais condamnés à la clandestinité, à la dissimulation et à la suspicion. Les traductions de Luther, les traités de Farel, les petits textes disséminés par Simon Du Bois, paraissent sans attribution. Ils ne nous sont parvenus qu’en de rares exemplaires. Preuve que la censure fut sévère et la détention de tels ouvrages peu recommandée !

Menaces et exécutions n’arrivent cependant pas à endiguer le mouvement souterrain de réforme en France. Les idées nouvelles gagnent sans cesse du terrain. Farel rejeté en France cherche à introduire la réforme évangélique dans les cantons suisses romands. On le retrouve à Berne (1525), à Aigle (1526), à Neuchâtel (1529).
Le projet de donner à la Réforme française un centre d’accueil et de propagande semblable à celui de Wittenberg, Farel le réalise en 1530 à Neuchâtel, où appuyé par les bourgeois, il chasse les prêtres et abolit l’ancien culte. En homme d’action réaliste, il fait venir l’imprimeur Pierre de Vingle, chassé de Lyon pour y avoir imprimé libelles et Nouveaux Testaments interdits.

Sur les conseils de Farel, de Vingle séjourne quelque temps à Genève, accueilli par Jean Chautemps, riche marchand et Olivétan, le précepteur de ses enfants. Il imprime le Nouveau Testament de Lefèvre. En 1532, les vaudois du Piémont se proposent de financer l’impression d’une nouvelle Bible. Farel convainc Olivétan pour la traduction. Mais la situation est tendue à Genève et Pierre de Vingle, pour plus de tranquillité, gagne Neuchâtel où il installe la première imprimerie réformée et publie une oeuvre majeure, la Bible mise en français par Olivétan en 1535 , livre de référence aux multiples révisions et réimpressions. Pour la première fois, une traduction française part des textes originaux hébreux et grecs, s’appuyant sur le travail d’érudits comme Lefèvre d’Étaples.

En France, les placards réformés déclenchent l’ère des persécutions, des bûchers, de l’exil et de la clandestinité

En 1534, une quinzaine d’écrits de Luther, des textes d’Erasme traduits en français continuent de circuler en France malgré les condamnations toujours plus insistantes de la Sorbonne et du Parlement. A Paris, les sympathisants de la Réforme se regroupent et tentent un coup de force audacieux. Reprenant l’idée de Luther, ils affichent en octobre 1534 dans toute la France, et jusque dans les appartements du roi, des "placards" contre la messe. Ces placards,"articles véritables sur les horribles, grands et insupportables abus de la messe papale, inventée directement contre la sainte cène de notre seigneur, seul médiateur et sauveur Jésus Christ", vont provoquer une affaire d’Etat et le début d’une censure extrêmement sévère. Ces placards, imprimés à Neuchâtel par Pierre de Vingle, sont l’œuvre d’Antoine Marcourt, pasteur de la communauté française réfugiée autour de Guillaume Farel.

Pour le roi François Ier, la tolérance n’est plus possible face à ce qui paraît un complot organisé à l’encontre de sa propre autorité. L’affaire des placards provoque une indignation considérable dans l’opinion. Le roi décide de préserver le royaume de l’" hérésie ". Il déclenche la répression. De nombreux suspects sont inquiétés, emprisonnés, jugés, voire exécutés à Paris et en province. Beaucoup de protestants et de sympathisants s’enfuient.
En janvier 1535, l’Église catholique organise à Paris une procession expiatoire annoncée dans toutes les paroisses et à laquelle le roi participe. Le même jour six "hérétiques" montent sur le bûcher.

Désormais s’ouvre pour les adeptes de la Réforme l’ère de l’inquisition, des exils, de la clandestinité et des bûchers.
Les imprimeurs vont être surveillés, contrôlés, leur nombre contingenté, les publications soumises à autorisation. Les livres incriminés saisis ou brûlés, avec parfois leur imprimeur. Louis Berquin (1529), Antoine Augereau (1534), Etienne Dolet (1546), protégés dans un premier temps par la cour, vont payer de leur vie.

Mais les idées de la Réforme ont pris racine, et le militantisme de la foi nouvelle va contraindre nombre d’imprimeurs et de réformés à s’exiler en quête d’une terre de refuge.

Calvin, suspect lui aussi, trouve asile à Bâle et rédige, en latin d’abord, l’Institution de la Religion Chrétienne en 1536, exposé fondamental de sa doctrine réformée. Cet ouvrage dédié à François Ier tente d’expliquer la démarche des réformés.

1526 : un pacte de combourgeoisie aux conséquences inespérées pour Genève

Genève prend connaissance de la Réforme par les nombreux marchands allemands qui fréquentent la ville et lors des rendez-vous annuels dans les villes de foire du Rhin. Mais c’est un événement politique qui va ouvrir à la cité le chemin de la Réforme. Genève est aux abois face aux prétentions conquérantes et dominantes de la Savoie toute proche. Pour garantir ses droits de cité libre, Genève signe en 1526 un pacte de combourgeoisie avec Fribourg et Berne.
Cette alliance va revêtir une importance considérable pour l’avenir de la cité qui serait probablement devenue une cité savoyarde de seconde zone. Sans l’alliance et de soutien de la puissante Berne, Genève n’aurait accueilli ni la Réforme ni Calvin.

Chance inespérée aussi pour l’imprimerie genevoise qui, installée dans la ville depuis 1478, n’a compté qu’un petit nombre d’imprimeurs. Les presses des genevois Louis Cruse et Jean Belot suffisent presque aux besoins d’une édition en perte de vitesse, victime du déclin des foires et des conflits avec la Savoie. Le dernier missel du diocèse sera d’ailleurs imprimé à Lyon en 1521 ! Si Genève n’avait pas accueilli la Réforme et Calvin, relève Paul Chaix, elle serait probablement restée tributaire pour longtemps de la
puissante imprimerie lyonnaise voisine.

Genève se prépare à la Réforme

Dès 1530, Farel prêche à Genève, avec la recommandation des Bernois qui ont adopté la Réforme en 1528. Puis, en 1533, les réformés de la ville sortent du bois et organisent avec Antoine Froment un prêche sur la place du Molard. L’agitation réformée gagne la ville.
L’évêque pro-savoyard déserte et Genève, assurée du soutien de Berne, opte pour la Réforme, rompant ses derniers liens avec la Savoie catholique.

Le 10 août 1535, les Conseils votent la suppression de la messe et l’adhésion à la doctrine réformée. Farel et Calvin s’installent à Genève, mais la Réforme austère leur vaut bientôt d’être chassés en 1538.
A la faveur d’un retournement politique, Calvin exilé à Strassbourg est rappelé à Genève en 1541. Les Conseils vont se plier à ses exigences. Genève devient capitale protestante.

Calvin a besoin de diffuser ses enseignements, mais les presses que compte la ville ne peuvent suffire. Il y a bien l’imprimeur Wigand Koeln (dit Gabriel Vigean), à Genève depuis 1521, qui publie les premiers ouvrages de Calvin. Mais son matériel est désuet.

Un homme, Jean Girard, incarne à lui seul le renouveau et l’expansion de l’imprimerie genevoise

Avec le succès qui s’esquisse et l’expansion de la Réforme, une tâche nouvelle est dévolue à l’imprimerie. Il s’agit d’alimenter en doctrine nouvelle les communautés réformées toujours plus nombreuses qui se développent, en France notamment.

Un imprimeur piémontais : Jean Girard (ou Gérard) (1558-1541), appelé par Farel, va être l’homme de la situation. Il installe ses presses en 1536, amène avec lui une typographie nouvelle basée sur des caractères romains et non plus gothiques.

Jusqu’en 1549, il est presque le seul et principal imprimeur à Genève. Jean Michel et Michel Du Bois n’effectueront que des travaux de second ordre.

Girard, l’imprimeur attitré de Calvin, produit les trois-quart des impressions genevoises, une quarantaine d’œuvres de Calvin notamment l’Institution, qui connaîtra pas moins de vingt-quatre éditions jusqu’en 1553, ce qui atteste du succès de l’ouvrage. Les 196 éditions genevoises de livres réformés publiés de 1540 à 1549 attestent de la vitalité étonnante de l’industrie typographique genevoise.

Alors que la répression fait rage en France, Genève devient la capitale du livre réformé francophone. Même Neuchâtel et Lausanne (où la Réforme a été imposée) impriment peu. Viret, Bèze apportent leurs manuscrits à Genève.
Les centaines d’ouvrages publiés à Genève le sont surtout pour le marché français.

Mise à l’index des impressions genevoises

Le sort de l’imprimeur réformé et propagandiste Etienne Dolet, brûlé à Paris en 1546, frappe les esprits. Imprimeurs et libraires réformés français craignent une chasse aux sorcières et songent à s’enfuir.
L’année 1551 inaugure une nouvelle ère de persécutions religieuses en France. Par l’édit de Châteaubriant, les autorités françaises mettent en place un contrôle sévère de la production imprimée et publient un Catalogue des livres censurez qui, pour la plupart, proviennent d’une seule officine, celle de Jean Girard. La frontière est ainsi tracée entre livres "hérétiques" et orthodoxes.

A Paris et dans maintes villes de France, de nouvelles mesures sont prises contre la circulation des livres "mal sentant". La production de livres réformés a pratiquement disparu à Paris et les édits de censure se portent sur tout écrit qui vient de Genève, tant la propagation de l’"hérésie" réformée menace.
Les imprimés anonymes sont interdits de même que la possession d’ouvrages incriminés. Des saisies sont effectuées chez les imprimeurs et libraires contrevenants. On inspecte avant la mise en vente, on effectue des visites régulières chez les libraires . Peu d’imprimeurs se risquent à contrevenir, car il eur en coûte très cher.

Les imprimeurs français menacés affluent par dizaines à Genève

A partir de 1550, Genève devient la terre d’accueil pour les réformés qui s’exilent de France et d’Italie, victimes des persécutions. Un flot humain se déverse sur la cité. De nombreux imprimeurs arrivent. Le déclin économique qui avait ramené la population à dix mille habitants, voit en dix ans ce nombre doubler : on atteint les vingt mille habitants en 1560. La Réforme doit presque tout à ces réfugiés français que Calvin accueille généreusement et qui menacent les privilèges des Genevois de vieille souche qui s’insurgent.
Mais, à partir de 1555, Calvin a brisé toute résistance à Genève et l’admission d’un si grand nombre de réfugiés raffermit encore sa position.

Plus de 130 imprimeurs et libraires s’établissent dans la ville entre 1550 et 1560. Des trois ou quatre ateliers installés en ville jusqu’en 1550 et produisant chacun une demi-douzaine d’impressions annuelles, on va passer, avec l’arrivée des imprimeurs réfugiés et de leurs compagnons, à l’installation d’un nombre considérable de presses.

Parmi les réfugiés réformés, des imprimeurs de renoms

La majorité des imprimeurs qui travaillent à Genève sont français. Ils apportent avec eux les perfectionnements typographiques des grands centres lyonnais et parisiens.
Ces nouveaux imprimeurs réfugiés comme Jean Crespin (1520-1572), les frères Rivery et Conrad Badius (1520-1562) vont supplanter Jean Girard. Parmi ces réfugiés un nom célèbre en France : Robert Estienne (1499-1559), imprimeur officiel du roi, grand helléniste, qui se prépare discrètement au départ et installe ses presses à Genève en 1550.

Avec lui, c’est une dynastie d’imprimeurs hors-pair qui va enrichir la petite cité réformée d’une typographie magnifique et d’un apport intellectuel immense.

Robert Estienne va se consacrer aux éditions évangéliques et mettre son érudition à élaborer lexiques et traités scolaires. Son fils Henri Estienne va reprendre la publication d’un nombre important de classiques grecs, imprimés pour la toute première fois.

Edits et Ordonnances vont devoir réglementer la profession

Cet afflux d’imprimeurs et de libraires va profondément modifier le développement de l’industrie typographique genevoise. La production d’imprimés triple presque en dix ans.
Les autorités genevoises se voient contraintes de limiter le nombre de presses, notamment pour freiner la concurence. Dix-neuf imprimeurs sont autorisés à exercer leur métier dans la ville. Son favorisés les "bourgeois" et habitants "méritants".

Les Ordonnances de 1560 et 1580 vont régler la profession jusqu’au XVIIIe siècle. Une quarantaine de presses fonctionnent alors dans la cité de Calvin, la plupart au service d’un tout petit nombre de grands éditeurs qui ont la main sur commerce du livre, comme Jean Crespin, Robert Estienne et surtout Antoine Vincent et Laurent de Normandie qui semblent à eux deux centraliser les expéditions vers la France.
Jean Crespin et Henri Estienne (fils de Robert) ont droit à 4 presses chacun.
Laurent de Normandie, riche capitaine et homme de rang, marchand libraire, aura droit aux mêmes faveurs. On lui saura gré d’être le grand exportateur de livres réformés vers la France tout comme Antoine Calvin, frère de Jean, lui aussi lié au commerce du livre. Laurent de Normandie ne livre ni adresse ni marque typographique tout comme Antoine Vincent, qui tient aussi boutique à Lyon. Ces financiers savent se protéger en restant discrets.

Les imprimeurs très nombreux ont de plus en plus de peine à trouver de la copie pour alimenter régulièrement leurs presses. Il faut mettre la main sur les ouvrages les plus rémunérateurs. On se disputent pour obtenir l’autorisation d’imprimer, garantie commerciale précieuse et origine en même temps du droit d’auteur. Le privilège accordé en 1554 à Jean Girard pour imprimer les Psaumes, marchandise très recherchée, suscite les protestations de Robert Estienne et des autres imprimeurs.

Avec le privilège accordé généralement aux imprimeurs, -et parfois à l’auteur, pour trois ou quatre ans, Genève institue une première reconnaissance du droit d’auteur, et impose l’obligation du dépôt légal (1555). Bibles, Nouveaux-Testaments, Psaumes sont libres d’autorisation. L’exclusivité, garantie commerciale recherchée, ne sera accordée que pour des versions nouvelles. C’est le cas notamment pour des Psaumes en grosses lettres "pour la commodité des vieilles gens", ou "avec une nouvelle façon de musique" ou "avec le nom des notes et une echelle de musique au commencement", ou encore des "Psaumes de nouvelle façon".

Genève aussi censure sa production

Si la demande en ouvrages de théologie réformée est très forte et permet un commerce très lucratif, imprimer à Genève n’est pas de tout repos.
Le contrôle sur les livres est aussi pointilleux qu’en France. Les textes sont soumis à l’approbation des Conseils et du Consistoire qui les jugent même sur leur valeur littéraire ou scientifique, rejetant les ouvrages "qui ne sont pas de grand proffit". Des amendes sanctionnent la mauvaise qualité des impressions ou du papier. Les imprimeurs doivent travailler selon les directives imposées, n’imprimant que des ouvrages compatibles avec le programme de la Réforme. Il s’agit de conserver la pureté de la doctrine. Les textes de Luther, dont les positions divergent, peuvent se voir refusés (voir notre article sur les Sentences contre les imprimeurs).

Cette empreinte calviniste marque tout ouvrage de polémique, d’histoire ou d’enseignement, voire les almanachs expurgés des superstitions papistes.
Sont également proscrits les romans qui "corrompent et dépravent la jeunesse". Calvin s’élève en chaire contre les oeuvres de Rabelais qui circulent dans la ville et contre les auteurs "qui desgorgent leurs ordures à l’encontre de la majesté de Dieu". On brûle les livres et on fouette les coupables.

Si les Conseils encouragent la diffusion de la réforme calviniste en terre française, ils se gardent de ne pas provoquer leur puissant voisin en autorisant certains ouvrages destinés au marché réformé français à paraître sans indication de lieu ou d’auteur, ou avec des noms de couverture. Ainsi Genève devient "Hiérapolis" ou "Villefranche" ou "Venège". Parfois c’est aussi "Colonia Allobrogum", "Cologny" ou "Saint-Gervais". L’imprimeur Bade se dissimule sous "Trasibule Phénice".

Une industrie d’exportation gigantesque et florissante

On l’a vu, la production croissante des livres après 1550 n’est plus destinée au marché local dont les besoins restent modestes, mais au marché d’exportation. Avec l’arrivée de Calvin, s’édifie à Genève une solide industrie de l’édition réformée orientée vers la France. Les réfugiés ont gardé des liens très forts avec leur pays d’origine et vivent profondément les événements de France et les persécutions qu’endurent leurs co-religionnaires.
Le livre réformé devient une œuvre de résistance, de soutien et de combat. Le détenir, c’est risquer sa vie et c’est aussi témoigner de sa foi.
Bravant la censure, toute une filière de commerce entre Lyon, Paris et Genève favorise l’écoulement de la propagande réformée vers la France.

A partir des années 1550, les plus célèbres libraires lyonnais sont favorables aux idées réformées. On "habille" la Bible d’Olivétan. Beaucoup d’imprimeurs sont en contact avec Calvin, Farel et Genève. Jean de Tournes qui gagnera Genève en 1585, vit en plein milieu réformé. Le libraire lyonnais Gryphe accueille l’imprimeur Dolet au retour de prison et ose publier des ouvrages condamnés par la Sorbonne. Ces réseaux sont financés en grande partie par le marchand-libraire réfugié à Genève, Antoine Vincent, dont on a vu qu’il tient également officine à Lyon. La diffusion clandestine du livre réformé genevois vers Lyon est difficilement contrôlable et les éditions proprement calvinistes sont si nombreuses que, finit-on par avouer, "Lyon vit selon Genefve". A tel point que la Réforme réussit, de 1562 à 1567, pour un temps seulement, à prendre pied . Passé ce temps, la censure redeviendra impitoyable. Les grands libraires et imprimeurs, fidèles à la Réforme, émigreront naturellement vers Genève.

Les livres de Genève, censurés, s’infiltrent partout en France grâce à de puissants réseaux de diffusion

Chaque éditeur à Genève possède son réseau de colporteurs qui se chargent d’écouler des livres interdits dans une région déterminée de France.

Les ouvrages affluent par milliers dans des tonneaux, dans les bagages d’un marchand ou dissimulés dans la paccotille d’un colporteur. Ils parviennent dans la boutique d’un libraire recéleur volontaire qui parfois se risque à glisser le livre hérétique parmi les ouvrages orthodoxes ou sous couvert d’ouvrage pieux. Parfois cachés dans une cave. ils sont vendus aux seuls initiés. Ces livres pénètrent partout, dans les couvents, dans les collèges, d’autant qu’ils sont de format réduit, faciles à dissimuler.

L’imprimeur anonyme d’un ouvrage de Pierre Viret explique pourquoi il a choisi un petit format : d’une part l’édition est moins chère, donc accessible aux "povres de biens et aux ignorans" ; d’autre part "d’autant que quant quelque livre est en plus petites pages, d’autant est-il plus facile à porter, et [avec] moins de danger".

C’est à Genève que s’impriment environ 160 éditions d’ouvrages de Calvin. Genève nourrit les réformés français de ses livres. Bibles, Nouveaux Testaments et Psaumes,- bases même de la Réforme, sortent à une cadence incroyable des officines genevoises. On compte à cette époque près de soixante éditions de Bibles et Nouveaux Testaments en français, sans compter les éditions en langue étrangère. Ces ouvrages, libres de privilège, peuvent être rapidement multipliés par les imprimeurs de la cité.

Les foires de Francfort, ville réformée, sont le débouché majeur pour les imprimeurs et libraires genevois qui s’y rendent avec autorisation du Conseil. Ce dernier veille sévèrement sur la qualité de la production genevoise, image de marque de la ville. A Francfort se retrouvent les marchands de Paris et de Lyon, et les éditions genevoises y sont attendues comme celle de Wittenberg. Un éditeur presse Bèze de livrer son ouvrage et souligne qu’"à toute autre époque votre ouvrage ne pourrait pas être répandu aussi loin et de tous côtés comme pendant cette foire. Et tout retard est en soi-même incommode et nuisible".
En retour les libraires genevois s’approvisionnent en ouvrages des réformateurs allemands.

Les libraires de Lyon, nous l’avons vu, absorbent une quantité importante de livres réformés qu’on leur fait parvenir par des marchands ou des correspondants.
Les colporteurs jouent également un rôle important.
Les libraires remettent des lots de livres à des marchands ambulants, des colporteurs ou porteurs de livres qui les dissimulent dans des marchandises anodines.
Cette filière parallèle au circuit incontrôlable est habilement utilisée et s’organise parfois à grande échelle.

- L. de Normandie fournit aux colporteurs et aux marchands les stocks de livres, et accepte de supporter les pertes si la marchandise est "ravie à l’acheteur par les ennemis de l’Evangile" dans les deux ou trois mois qui suivent. Une édition d’importance n’était en effet possible que par le financement d’importants marchands-libraires, qui avancent les fonds, prêtent du matériel et gèrent à leur profit la diffusion du tirage.

- Les risques et dangers sont considérables. On risque le martyre ou la persécution.Un colporteur réformé dans les vallées du Dauphiné et du Piémont est arrêté en 1556. Arrêté, il est condamné à être brûlé vif. "Il avoit vendu des livres /.../ lesquels estoient imprimez à Geneve, comme Bibles, Institutions chrétiennes, Instructions pour les petis enfans, Psalmes et plusieurs aultres." Le nombre d’ouvrages exportés par les colporteurs semble être assez considérable, et les condamnations capitales régulières.

- Un arrêt parisien de 1557 prévoit que "tous marchans, libraires, messagers & autres qui apportent livres, lettres & paquets, de Genefve, ou autres villes suspectes d’heresie, soit en balles, tonnes & valises, seront tenus les deployer en premiere bonne ville, en la presence des Officiers Royaulx, sous peine de confiscation de corps & de biens". En effet, les ouvrages qui sortent de Genève sont presqu’exclusivement des ouvrages de théologie réformée ou de polémique religieuse, donc des ouvrages censurés.

- En 1562, on saisit une péniche sur la Seine chargée de livres de Genève. Huit libraires mirent plusieurs jours à en faire l’inventaire.

- En 1571, lors du décès de l’imprimeur et libraire parisien Pierre Haultin, il est fait état d’un stock de "1200 ouvrages, représentant plus de 100 articles différents, presque tous apportés de Genève et introduits en petit nombre par des colporteurs".

- Une ordonnance de la ville de Laon (1565) pour se protéger de la propagande calviniste demande de boucher tous les soupiraux donnant sur la rue : "La raison de tel commandement était qu’il vint en ladite ville des hommes envoyés secrètement de la ville de Genève, chargés de plusieurs petits livres… Ces livres étaient jetés par ces hommes secrètement et nuitamment dans les caves et celliers par les soupiraux, en sorte qu’il se trouva quelque peu de temps après bon nombre d’habitants curieux de nouveauté abandonner la religion catholique et romaine pour prendre la nouvelle qui s’appeloit alors luthérienne, et cela par le moyen de ces petits livrets".

Les Psaumes de Genève : succès éditorial sans précédent et fer de lance de la Réforme

La publication des Psaumes, à la veille des guerres civiles ou guerres de religion, allait montrer la force de propagation du livre réformé parti de Genève. Les Psaumes étaient l’âme même des protestants, leur signe de ralliement. On les chantait en famille, dans les temples, sur les bûchers ou au combat.

Au colloque de Poissy (1561), au moment où l’on tente de retrouver une paix confessionnelle dans le royaume, suite à l’émergence d’un parti protestant, Antoine Vincent, que nous savons libraire à Lyon et imprimeur-éditeur à Genève, obtient de Catherine de Médicis un privilège pour l’édition française des Psaumes que vient de terminer Théodore de Bèze. Antoine Vincent entreprend une gigantesque entreprise d’édition pour fournir à chaque réformé français un exemplaire des Psaumes. Toutes les presses de Genève travaillent pour lui. En quelques mois 27.000 exemplaires sont imprimés. C’est la plus vaste entreprise typographique du siècle à Genève !
Antoine Vincent fait de même à Lyon. Usant de son privilège, il passe contrat avec des imprimeurs régionaux. A Paris, c’est 19 grands éditeurs et imprimeurs qu’il mobilise. En quelques mois, c’est une véritable production de masse qui se répand en France à la faveur d’un moment de tolérance précédant les guerres de religion (1562-1598).

Les persécutions qui s’en suivront et que le livre a déclenchées obligeront à choisir entre l’orthodoxie, l’exil ou le combat. La situation est en effet explosive pour les réformés. Massacres, persécutions et huit années de guerres, ne suffiront à arrêter le mouvement d’une réforme maintenant bien installée. L’Edit de Nantes (1598) qui accorde aux protestants le droit de cité et une relative liberté durera une centaine d’année.

Cette accalmie mettra fin à l’époque héroïque du livre réformé et à la place capitale qu’a occupée l’imprimerie à Genève dans la diffusion de la Réforme.

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De petit évêché, Genève est devenue capitale protestante, terre de refuge, soutien pour les co-religionnaires restés en France et persécutés. A ses imprimeurs réfugiés en ses murs, elle doit la diffusion rapide et intense des idées réformées vers l’extérieur, sorte d’enseignement à distance par le livre.

Ainsi la Réforme aura contribué à donner à l’imprimerie genevoise ses lettres de noblesse et un large rayonnement. En retour, la Réforme aura pu bénéficier pour la diffusion de ses écrits du talent d’imprimeurs et de libraires d’exception réfugiés en ses murs.

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Sources bibliographiques :

- J.-F. GILMONT, La Réforme et le livre, Cerf, Paris,1990
- P.CHAIX, Recherche sur l’imprimerie à Genève, Droz, Genève, 1954
- L.FEBVRE et H.-J.MARTIN, L’Apparition du Livre, Albin Michel, Paris, 1958

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Liens :

- Musée international de la Réforme et

- Max Dominicé, son initiateur

- Musée virtuel de la Réforme