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VOLTAIRE (1694 - 1778 ) au secours des cabinotiers de Saint-Gervais

Les cabinotiers de la Fabrique luttent pour leurs droits professionnels et politiques

lundi 11 avril 2005, par Victor Salamin

" Préparez-vous-y d’avance, le gouvernement sévira contre vous, mais ne craignez rien, comptez sur mon crédit, je vous sauverai, fussiez-vous même dans les fers de l’Inquisition de Venise " (Voltaire à Auzière, leader des Natifs )

" J’ Y VIS, J’ Y VOTE" AU XVIIIe SIECLE : VOLTAIRE SOUTIENT LES CABINOTIERS NATIFS EN REVOLTE POUR LEURS DROITS PROFESSIONNELS ET CIVIQUES.

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Genève au XVIIIe siècle : une société de classes

Les premiers conflits liés à la Réforme, au début du XVIe siècle, attirèrent à Genève un grand nombre " réfugiés ", parmi lesquels beaucoup d’artisans qui allaient faire le renom de la Fabrique. Ces réformés " étrangers " trouvaient un accueil dans la cité qui les intégrait rapidement et leur accordait tous droits. Avec la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), un afflux de nouveaux habitants provoqua un déséquilibre au sein de la population.

En 1696, deux cent quinze Citoyens et Bourgeois de toutes professions adressent au Procureur général une requête pour se plaindre des droits accordés aux " étrangers ". Les Conseils reconnaissent que "les Citoyens et Bourgeois ont originairement seuls le droit de négocier dans cette ville, soit en magasin, soit en boutique ouverte" et que des autorisations seront données aux autres habitants "par pure grâce" et "avec grande circonspection".

Ces habitants seront de plus en plus tenus à l’écart, et l’on fera tout pour rendre difficile et coûteux leur accès aux maîtrises professionnelles ainsi qu’à la Bourgeoisie. Ils seront désignés au XVIIIe siècle sous le nom de Natifs. Descendants de familles d’artisans installées parfois depuis longtemps dans la ville, ils se regroupent dans le quartier populaire de Saint-Gervais, et la plupart d’entre eux travaillent dans les métiers nombreux de l’horlogerie au sein de ce qu’on appelle la Fabrique, richesse économique de la ville.

Tenus à l’écart et soumis au bon vouloir des autorités, bien qu’ils forment la majeure partie de la population et la plus industrieuse, ces Natifs horlogers, orfèvres, monteurs de boîtes, graveurs, se sentent injustement traités et ne cessent d’accabler les Conseils de leurs suppliques. Certaines sont acceptées, mais les Bourgeois de l’opposition politique, nommés Représentants, voient d’un mauvais œil l’arrivée de ces nombreux concurrents auxquels ils entendent bien refuser l’égalité des droits économiques et politiques.

L’usage du Droit Négatif ou droit de veto accordé aux magistrats, va mobiliser les Bourgeois dits Négatifscontre toute tentative des Natifs pour être entendus.

Voltaire arrive aux Délices, puis s’installe à Ferney

Lorsque Voltaire s’installe aux Délices en 1755, la situation à Genève est socialement et politiquement tendue. Mais c’est aussi une situation rêvée pour cet homme qui se veut l’avocat des grandes causes humaines, le pourfendeur des injustices et des préjugés.
Voltaire n’est plus tout jeune. Il a 61 ans. Il vient à Genève, ville-refuge, cité de renom, patrie de Rousseau, et s’achète un bout de campagne aux frontières du Royaume, espérant trouver un peu de repos pour poursuivre son travail philosophique.
Malade, il bénéficie des cures du docteur Tronchin, médecin réputé. Et puis, dans la ville il y a les frères Cramer, libraires-imprimeurs, qui souhaitent vivement publier ses œuvres.

Même installé aux Délices, "la plus jolie maison et le plus beau jardin dont on puisse jouir auprès de Genève", Voltaire ne peut rester inactif.
Une solidarité particulière va lier Voltaire avec les cabinotiers de la Fabrique. Il réside en effet à deux pas de Saint-Gervais. Là habitent une majorité de familles d’ouvriers horlogers, ces cabinotiers Natifs qui sont la fierté de Genève à l’étranger mais qui se trouvent si mal traités... Les cabinotiers qui connaissent ses œuvres ont pour lui une admiration et une affection qu’ils arrivent à concilier avec leur attachement pour Rousseau, enfant du quartier. Ce dernier publie en cette même année 1755 le Discours sur l’origine de l’Inégalité. Titre bien évocateur !
De son côté, notre philosophe aime et vante les cabinotiers ; il est frappé par leur instruction, par leur goût pour les idées nouvelles, leurs passions politiques.

Car, bien que suspectes ou interdites, de nombreuses œuvres philosophiques circulent clandestinement dans le quartier de la Fabrique. Ainsi une édition du Dictionnaire philosophique de Voltaire, lancée sur le marché genevois par le libraire Cramer, sera absorbée en quelques semaines. De simples ouvriers avaient sur leur établi les volumes de l’Encyclopédie. Le Dictionnaire philosophique portatif de Voltaire que le procureur Tronchin aurait voulu faire brûler par le bourreau, entre clandestinement à Genève par ballots. Les horlogers, ingénieux, trouvent mille moyens pour le distribuer jusque dans les temples, ainsi que le relève un Avertissement en tête de l’ouvrage.

Premiers remous autour de Rousseau

En 1757, un article sur Genève, critiquant les autorités et les restrictions théâtrales va déplaire aux magistrats. Voltaire, esprit critique et tolérant, préfère toutefois prendre ses distances.
En 1758, il fait l’acquisition de Ferney où il s’établira définitivement à partir de 1760. Voltaire a ainsi un pied des deux côtés de la frontière genevoise. Sait-on jamais !

Les choses vont se gâter avec la publication en 1762 de deux ouvrages de Rousseau : le Contrat Social et l’Emile que, le 9 juin,le Parlement de Paris s’empressera de condamner. Rousseau lui-même, pourchassé, trouve refuge à Môtiers (Neuchâtel).

Paris informe Genève de sa sentence et insiste auprès des Conseils genevois. Ceux-ci , s’alignant, font savoir qu’ils sont affligés "qu’un homme qui se dit citoyen de Genève a été assez téméraire pour oser composer des ouvrages si dangereux". Rousseau, fils de cabinotier, le voilà, tout comme les Natifs, réduit au silence.
Rousseau visait juste en dénonçant l’aristocratie héréditaire comme le pire des gouvernements. L’ouvrage privilégiait le pacte de tous avec tous, et donc la souveraineté populaire. Or à Genève dominait une classe de privilégiés.
C’est donc avec sévérité que les autorités, visées, jugèrent ces livres dangereux pour l’ordre social et la religion et les condamnèrent à être brûlés le 19 juin. Les Natifs notamment en voulurent aux Conseils d’avoir violé les Ordonnances de la cité en ne donnant pas à Rousseau, pourtant Citoyen de Genève, le droit d’être entendu.

Une suite d’écrits polémiques dressèrent les uns contre les autres les Conseils et les Représentants.
Rousseau lui-même prit la plume pour montrer aux Représentants qu’ils étaient victimes d’un régime despotique et inhumain.

L’agitation contre la politique des Conseils monta d’un cran. Autant Bourgeois Représentants que Natifs étaient mécontents. Voltaire, à quelques kilomètres, prêtait une oreille attentive. D’autant qu’on venait le trouver pour être conseillé sur les attitudes à adopter.

Conflits autour du Droit Négatif. Les Représentants en appellent à Voltaire

En 1765, les Représentants irrités refusèrent à plusieurs reprises d’élire les candidats magistrats désignés par les Conseils. La tension monta, les Conseils menacèrent de démissionner. Certains Citoyens firent appel à Voltaire, dont on savait les relations à la cour de France et le talent diplomatique. "Il est venu chez moi des Citoïens qui ont paru joindre de la modération à des lumières", dit-il, en proposant un règlement autour d’un repas qu’il offrirait chez lui à Ferney. Il croit possible un règlement à l’amiable qui ne léserait personne, mais il ignore l’intransigeance des Conseils qui vont se montrer inflexibles.

On presse Voltaire de faire une proposition de pacification. "Plusieurs membres du Conseil de Genève sont venus tour à tour chez moi et m’ont exposé les sujets de leurs divisions. J’ai pris la liberté de leur proposer des accommodements" (Lettre du 27 novembre 1765). Les griefs concernaient notamment les emprisonnements sans enquête préalable ainsi que le droit de veto qui rendait illusoire toute démarche.
Voltaire, extêmement nuancé, transmit ses propositions à Hennin, le résident du roi de France arrivé à Genève le 16 décembre 1765. Les Représentants trouvèrent probablement le texte trop audacieux et en désavouèrent le contenu "comme pouvant faire tort à leur cause".
On fit comprendre alors à Voltaire de cesser toute négociation.

Voltaire va dès lors se désintéresser des "perruques et tignasses" (comme il appelait les aristocrates et bourgeois), mais comprendra qu’il ne peut se soustraire aux demandes des Natifs, démunis et timorés, ces "étrangers" à la république que l’on privait de toute voix mais dont la cause lui paraissait légitime. Car même exclus, les Natifs ne se découragèrent pas. Ils redoublèrent leurs démarches auprès de leur ami Voltaire dont ils savaient l’influence en haut-lieu.

Appel aux Médiateurs suisses et français qui arrivent…

Le 6 janvier 1766, les Conseils, ne pouvant trouver d’accord avec les Représentants, se résolurent à faire appel à la médiation garantie par la France, Berne et Zurich. Les Médiateurs arrivent le 24 et 25 mars. Leur première déclaration justifiant l’attitude des magistrats soulèva l’indignation des Représentants. Les Plénipotentiaires chargèrent alors des commissaires de mieux les renseigner sur la situation.

Voltaire au secours des cabinotiers Natifs sans droits

La présence des Médiateurs était pour les Natifs l’occasion unique et inespérée de s’adresser directement à eux pour les rendre attentifs à leur sort. Exclus par les lois de la Constitution et privés du droit de représentation, c’est-à- dire du droit de présenter des revendications, les Natifs voyaient bien l’inutilité de s’adresser aux Conseils.

Voltaire, consulté, les invitait à recourir, se disant prêt à les aider : "Apportez-moi, leur dit-il, un mémoire instructif sur vos griefs et je vous servirai de tout mon crédit".
Voltaire se justifiera plus tard d’avoir le parti des Natifs contre les Conseils. Il avait, dit-il, trouvé certaines demandes des Natifs très justes et estimait que c’était "la chose la plus équitable du monde qu’ils ne paient leurs droits de maîtrise qu’une fois passés maîtres. Les Bourgeois qui s’y opposaient me paroissaient avoir tort et les Natifs avoir très grande raison."
Voltaire demanda aux Natifs de retrouver les anciens textes qui établissaient les droits et avantages dont ils avaient été privés. On chercha les documents anciens qui concédaient à tous les habitants les mêmes droits.

Quelques Natifs se réunirent clandestinement pour élaborer les revendications, à savoir la levée du paiement des droits élevés de maîtrise pour entrer en apprentissage, l’autorisation de fabriquer des montres pour leur propre usage et de les revendre (droit qui leur fut ôté sous la pression des Citoyens et des Bourgeois en 1756), et la possibilité d’être admis à toutes les professions comme l’avait stipulé un Règlement en 1738.

L’horloger Auzière, un des leader, porta à Voltaire les documents et les écrits élaborés par les Natifs. Voltaire aménagea leur texte dont il jugeait la formulation insatisfaisante, leur fit des recommandations de prudence et de diplomatie. Un millier de Natifs se réunirent clandestinement à Carouge pour entendre lecture du document.
Les Conseils, qui eurent vent de ces démarches, voulurent éviter que les requêtes ne parviennent aux Plénipotentiaires, menacèrent les pétitionnaires, ajoutant qu’eux-mêmes "leur rendoit toujours bonne justice."

Audace des Natifs

Le 23 avril 1766, la requête fut néanmoins remise aux Plénipotentiaires par quelques Natifs. Leur démarche fut hésitante et timorée, par crainte de représailles. Les Natifs porteurs du message furent reçus de manière soupçonneuse et, comme ils ne constituaient pas un corps reconnu, on ne voulut pas traiter avec eux et on les renvoya aux Conseils pour présenter leurs griefs.

Les Conseils estimaient que les discriminations établies à l’encontre des Natifs étaient légitimes et qu’elles avaient pour but d’éviter "que toutes sortes de personnes qui n’ont par leur état aucune éducation, ne fussent destinées aux hautes professions ".

Les Conseils, irrités, jugèrent l’intervention des Natifs prétentieuse, "criminelle et séditieuse".
On fit arrêter les meneurs et on les contraignit à avouer que Voltaire se trouvait derrière le Mémoire des Natifs. Les Conseils firent transmettre leur indignation à Choiseul, l’ami de Voltaire. On accusait Voltaire d’attiser la haine et de menacer la République. Quant aux Natifs, "ils se sont avisés,accusèrent les Conseils, de s’ériger en représentants et de s’arroger un droit que la loi ne leur accordait point ; ils ont plus fait, ils ont osé porter leur demande aux Seigneurs Plénipotentiaires ainsi qu’au gouvernement".

Il fallait donc sévir. On fit arrêter Auzière chez qui on perquisitionna. On y trouva toutes sortes de documents. Il fut assigné en justice pour qu’il s’explique. Quant à Voltaire, on le pria "d’oublier qu’il y ait un Conseil et des Représentants dans la banlieue de Ferney". Voltaire répliqua qu’on était venu demander son avis et que, puisqu’on désavouait ses services, il n’avait plus désormais l’intention d’être le "marguillier" de leur paroisse et qu’il avait bien assez avec ses propres affaires.

Ces incidents eurent toutefois un effet positif : les Médiateurs examinèrent tout de même, influencés probablement par Voltaire, la déposition des Natifs et se rendirent compte de la justesse de leurs plaintes. Ils s’adressèrent aux Conseils pour qu’ils donnent satisfaction. Les Natifs n’auraient plus à payer en entrant en apprentissage, mais la question de leur citoyenneté et de leur admission à la Bourgeoisie ne fut pas évoquée. Les Natifs savaient qu’ils ne pouvaient aller aussi loin, ils n’insistèrent donc que sur la reconnaissance de leurs droits professionnels.

Le procès de l’horloger Natif Auzière

Le procès de George Auzière nous en dit long sur les pressions exercées sur les Natifs par les autorités pour faire taire leurs revendications. On demanda à Auzière s’il connaissait la copie à lui présentée du Discours des Natifs aux Illustres Médiateurs et de quelle main elle était écrite.

Il dit " Qu’il la reconnaît fort bien, qu’elle est de Mr de Voltaire ou de son secrétaire, qu’il l’a eue entre ses mains, qu’il la portait chez Grasset pour qu’il l’imprimât s’il pouvait en avoir la permission, qu’il ne put pas l’obtenir et qu’il retira de ses mains cette copie, qu’ayant appris ensuite que Gallay allait l’imprimer, il lui dit, prenez garde à ce que vous faites, c’est à vous à voir si vous avez permission, que Gallay lui répondit de ne pas s’embarrasser de cela, qu’il avait permission de chez Monsieur de Beauteville et qu’il en faisoit son office, sur quoy lui répondant lui remit l’original, et lui dit oui, du moins si vous l’imprimez, prenez garde qu’il soit bien conforme".

Auzière, simple horloger, disposant d’ "une bibliothèque considérable", fut accusé "d’avoir entretenu un commerce illicite de lettres avec Mr de Voltaire, relativement aux affaires d’Etat, de s’être adressé ailleurs qu’au Magnifique Conseil pour ses revendications."
Auzière protesta de la pureté de ses intentions et déclara avoir contribué par son geste à rapprocher du gouvernement toute une population d’exclus. Il soutint que l’interdiction pour les Natifs de vendre leurs produits, et d’accéder aux apprentissages les aurait conduit à la "dernière misère" et qu’ils auraient dû alors chercher "une patrie étrangère".

Le geste d’Auzière ne put être jugé trop compromettant. Il fut condamné au sursis et aux frais.

Quant au sieur Nicolas Gallay, imprimeur, il dut demander pardon à Dieu et à la Seigneurie, et, en cas de récidive, on le menaçait de fermer son imprimerie et de le mettre en prison.
Grasset dont il est fait mention, était imprimeur-libraire chez les Cramer, lesquels éditeront la plupart des œuvres de Voltaire. Les presses de Grasset servirent plus d’une fois la cause des Natifs. Interdites en 1780 pour reliure de "livres impies et obscènes", elles furent vendues quinze jours plus tard.

Les Représentants rejettent le Projet des Médiateurs

Lorsqu’on soumis aux Conseils le Projet de Pacification des Médiateurs, fruit de longs mois de labeur, les Représentants ne voulurent point céder et mirent tout en œuvre pour, dirent-ils, "repousser les entreprises de nos perfides Magistrats et du Ministre de France leur protecteur déclaré ". De Beauteville, chef de la mission de France, se fâcha devant l’insolence des délégués et menaça Genève de représailles. Il quitta la ville pour Ferney puis Soleure, rejoint quelques jours plus tard par les ambassadeurs suisses.

Deux Natifs, dont Auzière, furent les seuls qui tentèrent d’apaiser le Résident en se rendant à Ferney pour manifester le soutien des leurs au gouvernement, leur seul salut. De Soleure, on salua leur initiative et on les assura que l’Ambassadeur "se fera un plaisir de protéger tous ceux d’entre vous qui s’opposeront aux desseins de quelques factieux dont les démarches tendent constamment à faire le malheur de leur Pays ".

Après avoir délibéré, les Médiateurs, depuis Soleure, firent parvenir aux Conseils le Prononcé de la Médiation du 20 novembre 1767, dans lequel notamment le duc de Choiseul, ministre de Louis XV, menaça une nouvelle fois Genève de sanctions.
Les Représentants repoussèrent également le Prononcé qu’ils jugèrent trop favorable aux Natifs.

Mesures de rétorsion françaises

Choiseul, en colère, décida de mettre ses menaces à exécution. En juin 1769, il obligea tous les échanges commerciaux franco-genevois à ne se faire que par la "traverse " de Versoix et non plus par Pont-de-Beauvoisin (à l’ouest de Chambéry), sous peine de nouvelles sanctions. Pour ce faire, il ordonna la construction d’une nouvelle route du Bugey au pays de Gex jusqu’à Versoix, détournant ainsi le commerce de Genève et de la Savoie voisine. Cette voie de transit exclusive devait permettre à la France de retirer de nouveaux bénéfices, d’asseoir son influence et son contrôle par la levée de nouvelles taxes coercitives sur le commerce de l’horlogerie notamment, fierté et poumon économique de Genève. Versoix restait à construire ainsi que Port-Choiseul, projets soutenus par Voltaire.

Nouveau tour de vis pour les Natifs qui émigrent

Genève, menacée par le blocus français, comptait en 1769, quelque huit cents maîtres horlogers. C’était beaucoup, et l’on tenta de protéger la profession en en limitant l’accès par une stricte réglementation.

Sous la pression des Représentants, le 15 juillet 1769, le Conseil fit afficher un placard restreignant à nouveau les droits économiques concédés aux Natifs. Ce fut le début de nouveaux troubles que l’on appela en France la "guerre des horlogers ".
La colère des Natifs se porta une nouvelle fois sur les barrières élevait lors de deur admission en apprentissage. Devant l’ampleur de la révolte, les Conseils, l’année suivante, par l’ Edit de 1770 lâchèrent du lest et rendirent même obligatoire la présence d’un Maître-juré Natif au sein des Maîtrises.
Mais ces concessions s’assortirent de l’expulsion des principaux chefs Natifs qui avaient fomenté les derniers troubles.

Projet avorté de Versoix

Huit meneurs, dont six de la Fabrique, parmi lesquels nous retrouvons Auzière, monteur de boîtes, durent s’exiler.
Les Natifs se sentirent trahis et plus que jamais "étrangers " à leur patrie.

Ce fut l’occasion rêvée pour Choiseul de pousser plus avant le projet de Versoix.
Dès la promulgation de l’Edit genevois, on fit des offres alléchantes aux Natifs pour les attirer à Versoix. Sept cents personnes auraient été sur le point de céder, rêvant d’y installer une manufacture horlogère.
Les Conseils prirent peur et décidèrent que tous les Natifs qui quittaient la ville seraient déchus de leurs droits et perdraient leurs titres de maîtrise.
Malgré cela, beaucoup de Natifs de la Fabrique suivirent les exilés. Ce furent 667 personnes qui se présentèrent aux autorités de Versoix qui, prises au dépourvu, peinèrent à les héberger. On improvisa des baraquements de bois, on fit appel à l’hospitalité de Voltaire qui venait d’ouvrir une manufacture à Ferney. Voltaire rédigea même un mémoire en faveur des Natifs et pressa Choiseul d’achever Versoix.

Mais une circonstance imprévue vient hâter la liquidation de Versoix : la disgrâce de Choiseul, le 31 décembre 1770. On conçoit le soulagement du Conseil apprenant de Necker que le roi considérait "l’affaire comme liquidée". La construction de Versoix n’eut guère eu le temps de surgir de terre. Les matériaux furent abandonnés sur place.

Accueil à la Manufacture de Ferney

Voltaire n’avait pas oublié ses promesses aux Natifs : " Si on vous refuse la justice que vous méritez, je vous recevrai, mes enfants ; je vous ferai construire des maisons dans Ferney ; votre industrie et mes soins vous y feront bientôt oublier votre ingrate patrie."

Bien installé sur sa terre de Ferney, sa résidence principale, Voltaire va protéger les Natifs contre l’injustice des Conseils. Ferney qui n’était qu’un petit village pauvre avec quelques maisons, va devenir aux soins de Voltaire une terre d’accueil pour les cabinotiers. Voltaire rêve de construire aux portes de Genève une ville où la tolérance sera établie : "Quand je ne serai parvenu qu’à voir rassemblés chez moi, comme des frères, des gens qui se détestaient au nom de Dieu il y a quelques années, je me croirai très heureux."
Voltaire veut faire oeuvre philosophique et sociale, imaginant un nouveau modèle de société. A Ferney, il veut développer l’agriculture et étendre l’artisanat horloger. C’est bientôt une centaine de maisons qu’il fera construire pour héberger les cabinotiers.

Sur les douze cents habitants que compte alors Ferney, la plupart sont horlogers ou occupés aux arts relatifs à l’horlogerie. Voltaire fait construire un bel édifice pour les cabinotiers au fronton duquel il plaçe l’inscription : Manufacture royale de montres de Ferney.

La manufacture royale de Ferney est dirigée par deux horlogers genevois, Dufour et Céret. Elle livre toutes les variétés de montres, des plus simples aux plus compliquées, aux plus richement décorées. Cinq autres ateliers œuvrent aussi sous la protection du philosophe qui accorde des prêts aux nouveaux venus.
Il était, dit le Natif Cornuaud dans ses Mémoires, "leur bienfaiteur et leur soutien. Il fut même leur ami, prenait part à leurs plaisirs et à leurs fêtes, recevait avec bonté celles qu’ils lui donnaient et vivait avec eux dans une douce familiarité qui ajoutait beaucoup à ses bienfaits."

Mais s’il était relativement aisé de fabriquer des montres, il fut plus difficile de les vendre. Voltaire joua habilement de ses relations mondaines et politiques. Grâce aux ambassadeurs français qui firent de la réclame pour lui, il tenta de conquérir l’Espagne ou la Turquie. Mais il se heurta aux solides positions occupées par les Genevois, notamment à Constantinople.

Par Catherine II de Russie il espérait conquérir les marchés de la Chine. S’il obtient d’elle une commande scrupuleusement payée, ce ne fut pas toujours le cas avec d’autres notables.
A Paris, Voltaire ouvrit un comptoir de vente, dont il confia la gestion au fameux Lépine, l’horloger du roi, qui né à Challex, fit son apprentissage au Grand-Saconnex. Mais toutes les relations, tout le savoir-faire du philosophe ne suffirent.

La Fabrique de Genève qui s’était constituée progressivement avec ses réseaux de production bien organisés, bénéficiait d’une structure perfectionnée, résultat d’un effort séculaire. Il était difficile de la concurrencer par de hâtives improvisations. Sa force venait surtout de ses marchands établisseurs, habiles et audacieux qui par leurs voyages et leur connaissance des marchés, savaient placer les produits des fabricants.
Edifier une manufacture d’horlogerie n’était pas une mince affaire. Un établissement nécessitait un "assortiment " complet d’horlogers. Il fallait équilibrer le travail entre plus de vingt professions diverses .

Les Natifs fixés à Ferney comprirent que l’entreprise horlogère de Ferney restait fragile. Elle n’avait pas tous les capitaux nécessaires. Des affaires de faux-titres, de faux-poinçons et de contrebande vinrent également jeter le discrédit sur leur travail.

Quelques horlogers commençèrent à quitter Ferney. Repentants et désabusés, ils se présentèrent aux portes de Genève, où on les reçut avec mauvaise grâce, mais aussi avec soulagement. Malgré les arrêts pris contre eux, les Conseils fermèrent les yeux, trop heureux de voir revenir ses artisans qui en allant se fixer à Neuchâtel, à Besançon ou ailleurs auraient risqué de causer de nouveaux torts à la Fabrique genevoise.

Fin de la Manufacture de Ferney et retour des Natifs à Genève

A la mort de Voltaire en 1778, la situation devint difficile pour les Natifs installés à Ferney. L’inquiétude aidant, ils regagnèrent Genève.
Mais en 1781, à la suite de nouveaux troubles, une nouvelle vague de Natifs, cent cinquante environ, conduits par le comte de Gallatin, arrivèrent à nouveau à Ferney. On fit de grands efforts pour les ramener à Genève.

Nouveaux conflits et nouvel espoir pour les Natifs

En 1782, les Représentants tinrent cette fois à leur merci les Conseils qu’on appelait les Négatifs. Ces derniers en appelèrent une nouvelle fois à la France, à Berne et à la Sardaigne. Les troupes étrangères occupèrent la ville. Cette fois ce furent près de 2000 Citoyens-Bourgeois mécontents qui tentèrent de quitter la ville.
A la faveur de ces événements le mouvement de retour des derniers cabinotiers Natifs s’accéléra. A Genève, où la production horlogère avait fléchi à un certain moment d’un cinquième, l’inquiétude avait été vive.

Le 10 février 1789, le Conseil Général accepta une nouvelle Constitution. Les Natifs de la quatrième génération obtinrent d’être admis à la Bourgeoisie.
Il fallu attendre 1790 pour que les Natifs osent réclamer l’égalité politique.
Le 22 mars 1791, les Conseils sanctionnèrent la souveraineté du Conseil Général. Dès lors la voie vers la Bourgeoisie s’ouvrait pour les Natifs.

1792 : ENFIN L’ EGALITE POLITIQUE !

Les soubresauts de la révolution française et l’arrivée au pouvoir à Genève en 1792 de l’ancien parti des Représentants , allaient légitimer les droits de citoyenneté pour tous.
Le 12 décembre 1792 marqua le premier jour de l’égalité genevoise. Les Natifs obtinrent leurs droits de citoyens à part entière, aboutissement de leurs efforts et de leurs luttes. Désormais il n’y aura plus à Genève que des Citoyens.
Le terme discriminant de Natifs disparaîtra du vocabulaire de la république.

En 1792, quatorze ans après la mort de Voltaire, on put enfin assister au triomphe de ses idées et à l’émancipation politique de toute une classe défavorisée de la population de Genève, "étrangère " dans sa propre patrie parce que sans liberté d’expression et sans droits.
Les troubles traversés par la société genevoise anticipèrent ainsi curieusement les événements de la révolution française.

Une idée d’humanité, qui prenait son origine dans les écrits de Rousseau et de Voltaire, avait réussi à mobiliser les ouvriers de la Fabrique jusqu’à la reconquête de leurs droits.
Ils savaient aussi que leur combat s’inscrivait dans la lutte contre les grandes servitudes de l’humanité. Aussi l’instauration des grands principes de liberté, d’égalité et de fraternité, proclamés par la révolution française, furent-ils salués avec enthousiasme du côté de Saint-Gervais.

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Sources bibliographiques :
Antony Babel, Histoire corporative, Genève, 1916.
La Fabrique genevoise, Neuchâtel, 1938
.
Jane Ceitac, L’affaire des Natifs et Voltaire, Genève, 1956.

Remerciements pour la documentation photographique :
- Institut et Musée Voltaire, Genève.

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Liens vers quelques oeuvres de Voltaire en ligne :

- Dictionnaire philosophique (1764)
- Traité sur la tolérance (1763)
- Mémoires pour servir à la vie de Mr de Voltaire, écrites par lui-même (1759)


Un passé toujours d’actualité

Genève 2005 : " J’y vis, J’y vote "

Sans-papiers, étrangers, droits politiques, naturalisations, la question de la citoyenneté, des privilèges, reste à l’ordre du jour… Les " vrais " Genevois et les autres … Quelle Genève pour ses habitants, ses " étrangers ", ses réfugiés, ses travailleurs de l’ombre, ses immigrés de longue date et leurs enfants ? Quelle citoyenneté ? Pour qui et à quelles conditions ?