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Louis Bron, imprimeur à Saint-Gervais

Louis Bron : Tribulations d’un Gamin du Faubourg (1872 - 1878)

mercredi 23 mars 2005

L’ouvrage de Louis Bron , publié en 1922 et réimprimé par Marcel-Ami Favre à l’Imprimerie des Arts, nous parle de l’enfance et de l’apprentissage de typographe du rédacteur du Guguss’.

Mon père est mort en 1871 de la petite vérole noire, importée dans notre pays par les soldats de l’armée Bourbaki. J’avais alors huit ans. Ma sœur avait trois ans de moins que moi.

Ma mère, travaillant en atelier, ne pouvait guère s’occuper de moi et décida de me placer dans le canton de Vaud.
Ce fut tout un poème. On dut m’habiller à neuf des pieds à la tête. J’aurais bien aimé avoir, pour mon départ, un petit chapeau dit tyrolien, avec plume de paon (c’était la grande mode), mais je dus me contenter d’une vul­gaire casquette de quinze sous, ma mère étant moins que riche. Nous demeurions rue du Temple, 15.

On me fit photographier avec ma sœur chez Henri, maison de l’Arcade Pisseuse, et nous nous embarquâmes, ma mère et moi, sur le bateau l’ Helvétie, qui nous déposa à Morges, où nous attendait, avec son char, M. Louis Fazan, secrétaire communal, chez les parents duquel on me plaçait.

Il ne faut pas oublier de dire que le temps entre Genève et Morges fut en grande partie occupé par les efforts de ma bonne mère pour me faire apprendre une prière, car, petit païen que j’étais, je ne priais pas à la maison.

Je passai deux ans et demi à Apples. Les Fazan-Billiet étaient de très braves gens. J’allais à l’école, chez M. Matthey, première classe, malgré mon jeune âge, car j’avais assez bien profité, à Genève, avec mes vieux et braves régents Bard, Robert et Saget.

Mais j’étais aussi débrouillard d’un autre côté, et mon arrivée à Apples me fit connaître comme un peu « pirate », ce qui était une bien grave erreur provenant de la différence d’édu­cation entre gamins de la ville et de la campagne.
Aussi fus-je de suite en butte aux blagues des petits Vaudois, lesquels, lorsqu’ils étaient en nombre, m’en faisaient voir de toutes les couleurs et me criaient en
chœur :

Genevois, quand je te vois...
Rien je ne vois...
Genevois, quand je te vois,
Je vois le diable devant moi !

Naturellement, mon vieux sang d’enfant du quartier des écorces bouillissait et on se battait.
C’est-à-dire que si à Genève on se cognait, comme on disait alors, dans le Canton de Vaud on se luttait. Ignorant tous ces détails, j’allais droit au but et flanquant des coups de poing sur le nez de mes agresseurs, les boudins ne tardaient pas à couler.
On criait alors à l’assassin, on me conduisait chez le ministre, M. Gay, qui me condamnait à être enfermé le dimanche tout entier à l’école, où l’on m’apportait à dîner !
D’autres fois, toujours lorsqu’ils étaient en nombre, les Cochet, les Baud, etc., mettaient une bûche de paille sur l’épaule d’un des leurs et me disaient :
Dis donque, Genevois, viens voî einlever cette bû..che !

Je ne me le faisais pas dire deux fois... mais toute la bande me tombait dessus au moment où je touchais la bûche de paille et il y avait bauchée. Naturellement, je succombais sous le nombre, je me relevais poché ! L’affaire s’ébruitait, on me reconduisait de nouveau devant M. le Ministre, qui me menaçait de toutes ses foudres pour avoir cherché rogne aux gosses du village, et me voilà bloqué à nouveau tout un dimanche à l’école !

Malgré tout je n’en suis pas mort !
Mieux que cela, j’ai passé deux bonnes années à Apples et j’eus le bonheur d’y retour­ner plus tard. Aujourd’hui encore, nous y passons souvent en auto et c’est avec grand plaisir que je retrouve des survivants.

Il y a également Alexis Cochet, l’épicier, et Baud, ancien président, tous deux membres de la commission d’école lorsque j’étais là-bas.

Je parlais de prière, au début. Si j’en ai appris une sur le bateau, elle fut vite oubliée, car je couchais seul et il n’y avait personne pour contrôler. Cependant, Mme Fazan, mère et grand’mère, croyait bel et bien que je priais chaque soir. Mais un événement se produit.

En été (en 1873), arriva à Apples, dans la même famille, Gustave W., aujourd’hui opticien à la Corraterie. Son frère avait été aussi en pension chez Fazan avant moi, mais il avait laissé à Apples des souvenirs tout différents des miens !
Il ne se battait pas et arrivait le premier de la classe. Moi, j’étais arrivé second, la première place étant accordée à John Matthey, le fils du régent, avec lequel, plus tard, je fis une partie de mon école de recrues.

Donc, Gustave W. venait en vacances pendant un mois. Il couchait avec moi, mais Monsieur avait des prétentions et voulait coucher au bord. Ma dignité de maître habituel du plumard s’en ressentit et, ma foi, Gustave ne voulant pas me céder la place du bord, je le précipitai... non pas à la mer, mais sur le plancher.

Pleurs, grincements de dents et rapport ! Cette « charrette » raconta alors que je ne faisais pas ma prière, si bien qu’une fois debout, la grand’maman Fazan me prenait par le bras et me conduisait à la cure où le digne pasteur se mettait en frais en me faisant un sermon pour moi tout seul et me condamnait une fois de plus à aller tenir compagnie, le dimanche suivant, à la planche noire de l’école ! Je peux cependant dire, à ma décharge, que je ne m’y trouvais pas toujours tout seul. J’avais fait des adeptes.

Puis, en juin 1874, je revins à Genève, en congé, mais ayant retrouvé le clocher de St­-Pierre, je ne voulus plus retourner dans le canton de Vaud. J’avais alors onze ans.
Possesseur d’un accent vaudois, genre Redzipet, j’étais la risée de tous les gosses de la rue du Temple et de Coutance et ceux-ci me blaguèrent tellement à ce propos, que ni pour un prix, ni pour un autre, je ne voulus remettre les pieds à l’école. On me plaça alors en qualité de messager chez MM. M. et c., peintres sur émail, rue du Rhône, 42, au 6me, chez lesquels je gagnais largement quinze francs par mois. Lorsque je touchai ma pre­mière paie, j’y changeai tout en pièces de deux sous français pour y apporter à la maison. Il me semblait que je rapportais davantage à ma mère.

Chez M. et C., je connus toute une bande bruyante de l’époque : Bach... du Molard, un des fils Vogt, Binder, Aeberhardt, etc., etc. Avec ceux-là on était forcé de se dégourdir.

Exemple : lorsque les musiciens allemands (les mineurs) venaient jouer sous les fenêtres, les pièces de deux sous sortaient toutes seules des porte-monnaie pour être lancées aux Allemands, non sans avoir été, au préalable, chauffées à blanc à l’esprit-de-vin ! Si bien que lorsqu’un musicien la recevait dans son chapeau, le trou s’y faisait instantanément ou bien les disciples de la blonde Germanie s’y brûlaient douloureusement les extrêmités digitales !
D’autres fois, c’était un pot d’eau que les Allemands recevaient sur la tête’ en fait de recettes.

En face, il y avait les ateliers de couture de la grande Maison W., et ma foi, l’amusement et la correspondance sans fil marchaient fort entre les deux ateliers ! Combien de lettres ai-je portées à ces demoiselles ?

Comme pour tout messager, le travail était de faire les commissions en ville. J’allais chez le sertisseur et le plus souvent chez les émail­leurs... Il y en avait un, entre autres, à la rue Berthelier, le Père Pillet, qui était la terreur des messagers... C’était pas un ogre, c’était un ours... Arrivait-il le moindre accroc, le moindre accident à une pièce... Pan, c’était la faute du messager ! L’émail avait été touché... la faute du messager.
Et il ne fallait pas rouspéter, car le père Pillet nous grelonnait... ou tout au moins essayait... mais on était plus leste que lui...

Une des ressources des messagers pour parfaire un peu leur bien maigre budget, c’était de faire quelques commissions en extra pour d’autres patrons ou particuliers, et le samedi, en général, nous avions toujours une pratique fixe pour porter le panier du marché à domicile, ce qui nous valait parfois quatre, trois, deux ou bien même un sou, car toutes les bonnes femmes n’étaient pas larges. Il s’en trouvait même qui, pour nous remercier de notre peine, nous donnaient une pomme ou une poire... Ces pratiques-là on se les signalait et, sans être formés en syndicat, nous avions déjà la comprenaille de la défense économique, et le jour de marché suivant, elles étaient boycottées.

Les parents ne nous donnant rien pour le dimanche, il fallait bien trouver quelques recettes extraordinaires pour se payer un poulailler au théâtre.

Au bout de quatre mois, mes patrons me débarquèrent. J’étais resté trop longtemps à faire une commission.
Ils liquidèrent peu après. L’un d’eux devint voyageur en pattes fines. On le surnommait le beau C... Par la suite, il devint patron de la maison.
Quant à l’autre, il fut professeur de dessin à l’Ecole des Beaux-Arts, après avoir tenu entre temps le débit de la
brasserie de Saint­-Jean.

Je fis encore une autre place et, le quinze décembre mil huit cent septante-quatre, j’entrai à l’imprimerie de M. Grelon, à la Cité, en qualité d’attrappe-science de la composition. J’avais onze ans et cinq mois.
On finit par s’apercevoir, en haut lieu, que je ne fréquentais plus .l’école, quoique n’ayant pas encore l’âge de libération, et ma mère fut convoquée au Département de l’instruction publique, avec moi.
On nous fit entrer dans le bureau de feu Antoine Carteret, lequel commença par mar­ronner un peu ma mère, qui lui expliqua le tarif... qu’étant seule, les quelques sous que j’apportais lui faisaient grande aide et moi, de mon côté, j’expliquai au papa Carteret que j’avais été tellement chiné par les gosses au retour d’Apples, à cause de mon accent que je n’avais pas voulu retourner à l’école, que c’était fini, je ne voulais pas recommencer.

Le père Carteret me fit alors passer un examen lui-même, après quoi il déclara à ma mère que puisque je n’avais pas l’idée de retourner à l’école, il ne me forcerait pas, attendu que, entrant dans l’imprimerie, j’en apprendrai autant qu’à l’école !
Il avait raison, le père Carteret, et depuis, j’eus l’occasion de constater bi_4 des fois que le même exemple eût dû être suivi On oblige souvent des enfants d’un âge déjà avancé à rester à l’école, alors que l’on est certain qu’ils n’y font plus rien de bon.
Et papa Carteret me libéra. Me voici donc confirmé apprenti typo !


***

L’apprentissage était de trois ans à cette époque, mais M. Grelon, dans sa largesse d’épaules, demanda trois ans et demi à cause de mon jeune âge, estimant que je n’en ferais pas autant qu’un apprenti plus âgé. Il n’atta­chait pas son chien avec des saucisses, mon bon patron !

Pendant la première année, je recevais vingt sous par semaine. On faisait dix heures par jour. Je ne faisais que rarement des commis­sions pendant la journée, mais le soir, il y avait toujours des épreuves à porter à la rue de l’Athénée, pour la Croix-Rouge, ou bien chez M. Lombard, à Champ el, ou à Conta­mines. Faites donc faire ça à un apprenti aujourd’hui. Mais il était très économe, M. Grelon, et tenait à économiser ses timbres­-poste.

Etais-je porté à devenir socialiste ou com­muniste ? Toujours est-il qu’à la maison double en face de la promenade du Pin, je devais passer par l’escalier de service, mais, rébarbatif, je prenais régulièrement l’escalier du grand monde. Rapport des larbins et grelonnade !

Le samedi après-midi, j’allais livrer régulière­ment le Catholique national, au Bâtiment électoral, au bureau de M. Alexandre Gavard, qui en était le rédacteur. Ces exemplaires se portaient dans un énorme panier.
Après m’être débarrassé de ma marchandise, j’allais à la Plaine, voir jouer au football par des pensionnats anglais. Je mettais mon panier par terre et moi dans le panier, admirant ce jeu parfois jusqu’à six heures.
M. Grelon m’en punissait en me supprimant charitablement mes vingt sous hebdomadaires pendant deux ou trois semaines. Vous voyez d’ici la réception à la maison. C’était bon pour me pousser au vol ! Fort heureusement j’étais honnête.

Le contremaître était M. Mariat, un impri­meur qui avait dû fermer son imprimerie à St-Julien du temps du gouvernement de Mac­-Mahon ; un bon homme qui, en 1876, sauf erreur, put retourner à St-Julien et reprendre son exploitation, le gouvernement ayant été renversé. A ce moment-là, le député de St-­Julien était M. Sylva.

Mais la terreur, à ma boite, était le père Gay, un vieux et terrible Savoyard qui nous faisait toutes les misères possibles.
Ainsi le dimanche, je devais venir jusqu’à midi pour balayer. J’avais souvent fini avant cette heure-là, mais je devais attendre le père Gay qui allait déjeuner dans une petite pension au Fort-de-l’Ecluse.

L’été, plusieurs fois, je demandai à M. Grelon de faire le balayage le samedi soir, afin de pouvoir aller à la pêche le dimanche matin ou bien partir à la montagne avec mes cousins ou amis.
Refus impitoyable, je devais rester jusqu’à midi. Cependant j’avais le plaisir de voir passer M. et Mme Grelon, qui montaient prier l’Eternel à Saint-Pierre !
Parfois, je balayais à la course, ou plutôt je fauchais, et à huit heures j’avais fini. Je me tirais délicatement des pieds. Mais le lundi, qu’est-ce que je prenais... Suppression des vingt sous hebdomadaires le samedi suivant.

Je renouvelais cependant. Alors, le père Gay, après avoir fait son balayage à lui et sa toilette, car il avait sa chambre dans la maison, partait déjeuner, mais bouclait et emportait la clef dans sa poche... Je descendais alors par la fenêtre. On n’est pas de la rue du Temple pour des prunes !

Pour ma deuxième année, je recevais deux francs par semaine. M. Mariat, retournant à St-Julien, fut remplacé par M. Arnold M., secrétaire général des Exercices de l’Arquebuse et de la Navigation, ex-piston solo de la Musi­que d’Elite, bourreur de première classe, très gentil, mais il fallait tout avaler ce qu’il nous racontait : ses succès dans les tirs fédéraux ou les chasses aux lions. A ce compte-là on était son ami ! Pendant longtemps, M. M. me donnait dix sous de sa poche ! Ces dix sous, c’était pour « ma » dimanche ! Je commen­çais à devenir bourgeois !

Si je ne gagnais pas beaucoup, j’apprenais bien à travailler et, du côté des ouvriers, ceux-ci se chargeaient de me dessaler.

En ce temps, l’apprenti allait chercher les « dix heures » et les « quatre heures ». Chaque ouvrier prenait son cinquième ou sa picho­lette. La première année, c’était encore le temps des pots et des demi-pots, et le café officiel était « La Brosse », en haut la Cité, tenu par M. Miéville, et le garçon était Louis, qui devint M. Marlettaz, cafetier, aujourd’hui décédé.

Les ouvriers prenaient à l’œil ! Mais où cela devenait une corvée pour l’apprenti typo, c’est lorsque « l’œil était crevé » (c’est-à-dire que, n’ayant pas été payé, le mastroquet refusait le crédit) et il était dans les compé­tences du gosse d’aller tâter « d’ouvrir l’œil »chez un autre cafetier ! Parfois,’ un ouvrier avait « l’œil ouvert » chez un pintier d’un autre quartier, et il m’arrivait d’être obligé d’aller chercher un litre soit à Coutance, au Bourg-de-Four et même... à la Coulouvrenière. Il fallait que je me débrouille, mais j’attrappais quand même par ci par là quelques algarades patronales !
C’est que les typos étaient soiffeurs, à cette époque.

Il y avait en ce moment à Genève des typos de tous calibres, entre autres des communards, une quarantaine au moins, dont une douzaine étaient condamnés à mort ! les Alavoine, les Roche, les Jaquet frères, Piéron, ex-commis­saire de police sous la Commune et qui avait profité de ces fonctions pour faire expédier sa femme au bagne !

Terzaghi, célèbre homme politique italien, travaillait aussi chez M. Grelon. Il était tou­jours porteur de deux ou trois poignards, revolvers, etc. Il n’a jamais tué personne, mais un jour, dans un café de la rue des Etuves, un individu, pris pour lui, fut poignardé.

Cahin-caha, arriva la troisième année de mon apprentissage. Trois francs par semaine durant les trois premiers mois.
M. Grelon devenait de plus en plus exigeant, ayant probablement estimé que j’avais pris des forces avec ses quarante sous par semaine, il avait trouvé une autre combinaison, après sept heures et demie du soir, heure de la fer­meture de la boîte : Je reçus l’ordre d’aller à la coopérative de la Fusterie prendre un immense panier garni d’articles d’épicerie que je devais régulièrement, un soir par semaine, monter au chemin Daubin ! Parfois, j’en avais plus que mon compte ! Mais la patronne était contente et me gratifiait généralement d’un « Merci », non accompagné... Jamais un sou de bonne-main et encore moins deux sous !

Le contremaître, parfois, était tout heureux de jouer des tours aux ouvriers. A neuf heures, au moment où un ouvrier m’appelait pour aller lui chercher un bouillon ou un petit-pain, il m’appelait, soit pour tenir la copie à la lecture des épreuves, soit pour quelque chose de spécial, de sorte que les typos se trouvaient privés de leurs « dix heures » ou « quatre heures ». Le bouillon, j’allais le chercher dans une petite pension située dans une allée « tra­versante » de la rue Bémont à la rue des Allemands. Il y avait là tout un petit quartier ignoré.

Où je devais aussi me dégrouiller, c’était pour l’article charcuterie. Pour quatre sous, je devais rapporter : Jambon, saucisson, corni­chons et moutarde. C’était des combines à n’en plus finir, car si les typos buvaient ferme, ils n’étaient pas très larges pour les bonne-­mains à l’apprenti. Alors, avec quatre ou cinq rations de quatre sous de charcuterie, il fallait combiner d’en faire une de plus pour le béné­fice de l’apprenti. Les harengs secs se man­geaient fréquemment et le fil argenté qu’on y trouve était généralement « collé » au pla­fond, où ils formaient une collection très pittoresque. Et les tommes de 20 centimes coupées en quatre ! !

L’été, il fallait de l’eau fraîche. J’allais la tirer dans un mur de la rue des Allemands, 24 ou 26. Comme il n’y avait pas de goulot, il fallait apporter son tuyau et, moi, j’en faisais toujours un avec du carton.

Une fois, au mois de juillet, un jour de promotions, je me veillais le moment ou j’enten­drais la musique pour cavaler chercher l’eau et voir le cortège, mais comme je me trottais, on m’appela pour lire les épreuves et cela dura jusqu’à ce que le cortège fut à la Plaine de Plainpalais. N’y avait-il pas de quoi se révolter ?

Enfin les six mois de la troisième année étaient terminés. Pour les six autres, M. Grelon décida de m’accorder le quart du tarif aux pièces, c’est-à-dire le quart du prix du mille, qui se payait alors 55 centimes.

Mais... M. Grelon, dans sa largesse et son humanité avait trouvé autre chose. Estimant que je n’étais pas aussi fort qu’un ouvrier, il ne pouvait pas, raisonnablement, disait-il, lorsqu’il m’employait en conscience, c’est-à­-dire à l’heure, me payer le prix de l’heure à55 centimes en le coupant en quatre, c’est-à-dire environ 14 centimes. Ça faisait trop. Il me dit :

Je te compte l’heure à 30 centimes, et tu auras le quart de trente, soit sept centimes et demi par heure !

Si bien qu’y trouvant son bénéfice, il me faisait travailler presque continuellement à l’heure, soit au huitième ! !
Fort heureusement (il le méritait), par la suite, M. Grelon fut récompensé de ses lar­gesses, la commune du Petit-Saconnex ayant donné, à une rue, le nom de Grelon-le-­Philanthrope ! !
Dans ma boite d’apprentissage, on faisait tous les imprimés du parti indépendant (devenu parti démocratique). J’y connus les Rutty, les Coutarel, les Neydeck, etc., etc., et, ma foi, la façon dont j’étais traité ne m’a jamais poussé dans les bras de cette catégorie de citoyens.

Mieux que cela. M. Grelon disait qu’il fallait se méfier de moi, parce que j’avais un « beau-père » qui était socialiste et porté au Grand Conseil par ceux-ci !
Mais si le « beau-père » était socialiste, il me déplaisait, car il élevait ses enfants système Jean- Jacques !

Six derniers mois : Augmentation de gain : M. Grelon m’accorde le tiers du tarif... aux pièces, et 30 centimes par heure, divisé par le tiers = 10 centimes par heure, six francs par semaine. Mais les commissions gratuites après l’heure subsistaient.

Cela dura jusqu’au 30 juin 1878, date de la fête de Jean- Jacques Rousseau.
Les clients de la boîte n’étaient pas de fervents admirateurs du célèbre citoyen de Genève. On imprima même des brochures qui étaient contre cette fête. Mais M. Grelon n’osa pas cependant s’abstenir tout à fait. Avec le père Gay, on mit les drapeaux aux fenêtres. Sur quoi, ayant terminé mon apprentissage, on me flanqua à la porte... sans me donner quinze jours et sans mettre des gants !

Comme, après trois ans et demi, j’en faisais autant qu’un ouvrier, il fallut me remplacer et ce fut le père Bois-Dur, non-syndiqué notoire, qui eut ce bonheur ! Le père Bois­-Dur était le père de Bois-Dur qui faillit devenir commissaire de police.

***

Dans la suite, j’essayai de me faire embaucher dans ma boîte d’apprentissage, mais je fus constamment reboulé, j’y avais laissé une vilaine réputation de frondeur et répondeur, paraît-il.

Cependant, j’étais loin d’être un type dange­reux ou un pirate invétéré. Plusieurs fois par semaine, j’allais à l’école du soir, dans la mai­son Tuillier, Cou tance, 13, et l’hiver, je fré­quentais l’école du dimanche après-midi. Même, à un moment donné, nous étions plusieurs qui allions à l’école du soir tenue par le « père Dupuis », au Palais de Justice, où se trouve actuellement la salle des arrêts militaires.
A part cela, demeurant No 3 du quai du Seujet, au moment de mon apprentissage, l’été, j’avais mes écorces à soigner. C’est encore une chose que beaucoup de Genevois n’ont pas connue.

Le quai du Seujet était le quartier des Ecorces, ceci à cause des nombreuses tanneries qui y existaient. C’était toute une vie. Les tanneurs devaient se débarrasser de leurs écorces après usage, et comme le placement et l’écoulement de cette marchandise n’étaient pas très faciles, les locataires pouvaient en avoir en abondance, et ceci gratuitement.
Il appartenait alors aux gosses de les sortir, les étendre sur le quai, les retourner et retour­ner pour les faire sécher, après quoi on les mettait en sac et on en remplissait son grenier. C’était autrement plus intéressant pour les parents que le jeu de football ou les cinémas.

En fait de cinéma, on allait au Cirque, de temps à autre, et encore on combinait pour obtenir l’entrée à l’œil ou à moitié. Un jour, j’étais avec un copain plus grand que moi et il me demande si je viens au Cirque avec lui, le soir. Réponse affirmative.
On radine au Cirque Rancy, et nous voilà devant le contrôleur, casquettes à la main :

B’jour m’sieu, on est les apprentis à m’sieu Pfeffer. Est-ce qu’on pourrait entrer ?

Mince de réussite. Le père Pfeffer était personnellement au contrôle en train d’encais­ser une facture. Tableau ! Pauvre ami, le demi-tour et la fuite ne se sont pas fait attendre !

***

On pourrait vous en raconter jusqu’aux rissoles, mais cela deviendrait fatigant. Qu’on nous permette toutefois encore quelques sou­venirs relatifs à l’imprimerie en général.

Les imprimeries étaient bien moins nom­breuses qu’aujourd’hui. La rive droite en était presque privée. Il n’y avait de ce côté que le Courrier de Genève, qui s’imprimait place Cornavin, sur le derrière de la maison où se trouve la pharmacie Bonaccio. Y était contremaître, le papa Tornare, père d’Etienne, piston de l’Union Instrumentale, qui y était lui-même apprenti. Le Courrier était tiré avec un moteur à bras !

Le Courrier déménagea plus tard à la rue de l’Arquebuse, puis à l’Ecole dentaire et aujour­d’hui à la rue des Granges.

L’imprimerie Pfeffer et Puky, rue du Mont­Blanc, où s’imprimait la Feuille d’Avis, et l’imprimerie Richter, à la rue du Môle. Dans cette dernière, la mécanique était alors repré­sentée par une unique presse à bras.
Plus tard, rue des Pâquis, il y avait une Marinoni. On y voyait le patron marger pendant que la patronne tournait la roue.
Cette imprimerie avait pour principale clien­tèle les protestants mômiers, et fut pendant longtemps fermée aux syndiqués.

La Tribune de Genève vint au monde à la rue Chaponnière, en 1878. Puis elle vint à la rue du Rhône, 1 ; actuellement rue Bartholoni.

Rue du Mont-Blanc, 15, se faisait aussi un journal anglais, mais la composition seulement.

De l’autre côté des ponts, à la Cité, MM. Grelon, Landskron et Wirth.

Rue du Rhône, 5, l’imprimerie Ziegler et Alavoine, devenue l’Imprimerie Centrale. Place Bel-Air, Wérésoff et Garrigues, avec magasin de journaux, où se trouve actuellement le Crédit Lyonnais. C’est dans ce bâtiment que le Petit Genevois a vu le jour. Cette imprimerie fut transférée par la suite à la rue du Conseil­ Général, où se trouve aujourd’hui la pâtisserie Vuichard. La Feuille d’Avis s’y imprimait également, ayant quitté l’imprimerie Pfeffer.

Dans le bâtiment du Crédit Lyonnais se trouvait alors le local de la Musique de Landwehr.
Dans ce local de la rue du Conseil-Général s’imprima en 1878, sauf erreur, un quotidien politique, la Confédération suisse. Ce journal ne dura que six mois.

Rue du Conseil-Général, l’Imprimerie Coo­pérative, qui ne marcha pas et devint par suite l’imprimerie Falk, qui sombra également.

L’imprimerie Jarrys frères, en haut la Treille, qui fut fondée par un grand-père Jarrys. Le propriétaire était encore le fils Jarrys, jusqu’en 1926. Les affiches du Théâtre s’y impriment depuis quatre-vingts ans.

Devant le Bâtiment électoral, où se trouve le Café National, était le Swiss Times, qui partit ensuite pour Paris.
Rue de la Bourse, l’imprimerie Privat, toujours existante, avec le Guide Privat.
Rue de la Pélisserie, la grande imprimerie
Aubert-Schuckhardt, où s’imprimait le Journal de Genève. Le père Schuckhardt était venu d’Allemagne sac au dos. Dans une discussion de tarif avec les syndiqués, il déclara (on le lui attribua tout au moins) « qu’un pot de soupe était suffisant pour un ouvrier ».

Le Journal de Genève s’imprimait rue de la Pélissetie. L’administration était rue de Hol­lande ; La moitié du pliage s’effectuait rue de la Cité, 10 ou 12. Les bandes d’expédition se fabriquaient à l’imprimerie Grelon (actuellement La Suisse).

Rue de l’Hôtel-de- Ville, l’Imprimerie Chi­noise, propriété de M. Turrettini, avec Tchin­Ta-Ni comme typo ; Chinois garanti nature, amené par M. Turrettini, et qui par la suite fonda le magasin de thé qui porte son nom.

Rue du Puits-St-Pierre, l’imprimerie Jules Fick, spécialité de travaux scientifiques.
Ce vieil établissement devint l’Imprimerie Reymond, au quai de Saint-Jean, mais ne subsista pas.

Rue Verdaine, Bornand frères (par la suite Wyss et Duchêne). En ce temps-là, on trempait le papier avant l’impression. On avait pour cela, dans chaque imprimerie, un grand bassin qu’on remplissait d’eau. Dans cette impri­merie, ce bassin était placé près d’une fenêtre donnant sur la rampe qui conduit au Collège. Un des frères sus-nommés, un peu original, s’amusait à prendre son bain dans ce bassin, parfois à l’heure de la sortie des élèves du Collège. Vous pensez si les collégiens for­maient attroupement, prenaient la fenêtre d’assaut et rigolaient !

Rue du Vieux-Collège, l’imprimerie Carey, aujourd’hui Kundig, eut son heure de célébrité. La Feuille d’Avis s’y imprima assez longtemps, ayant quitté l’imprimerie de la rue de Carouge, de même que le Genevois.
Ici une parenthèse pour ce journal.

Fondé dans la maison du Crédit Lyonnais sous le nom de Petit Genevois (nous l’avons dit), il émigra rue de Carouge, puis rue du Vieux­-Collège à l’imprimerie Carey. La rédaction était rue d’Italie, où fut plus tard le restaurant Rouge, sauf erreur. Je me rappelle, à la trans­formation, le Genevois parut avec un titre en lettres gothiques, mais cela ne dura qu’un jour ou deux. Quittant Carey, il se fit impri­mer par la suite chez Schira-Blanchard, Cours de Rive, 3, au 2me, imprimerie donnant sur le square. Puis, finalement, arriva à l’imprime­rie Ziegler et Alavoine, qui était devenue Imprimerie Centrale et n’en bougea que pour venir place Cornavin.

L’Imprimerie Centrale est devenue aujour­d’hui Imprimerie Alfred Livron (récemment décédé) et le Genevois continue de s’y imprimer. La politique aidant, ce journal est devenu propriété de l’agence Havas.

C’est à l’imprimerie Ziegler et Alavoine qu’en 1877 fut fondé l’Annuaire du commerce Chapalay et Mottier. J’y travaillai en 1878.

Lorsque je me présentai pour demander du travail, j’étais tellement bel homme que M. Alavoine me répondit qu’il n’avais pas besoin d’apprenti.
Je me dressai sur mes ergots et lui expliquai que j’étais ouvrier. Il en tomba des nues et, après explications, m’embaucha.

Le Bottin Chapalay voyagea également. Il se mit dans ses meubles à la rue de la Bourse, rue Neuve­-du-Temple, rue du Commerce, et enfin se fixa à Saint-Jean !

Nous allions oublier l’imprimerie Taponnier et Studer, rue de Carouge, reprise par ces deux excellents patrons à leur retour des frontières de 1871.
Studer et Taponnier, deux forts travailleurs, réussirent bien dans leur entreprise. Ils le méritaient, et les ouvriers qui ont travaillé chez eux ne se gênaient pas pour le crier fort.
S’étant séparés, Studer reprit à son compte une imprimerie, Rond-Point de Plainpalais, exploitée, aujourd’hui encore par son fils. Le père est mort il y a quelques années.
Taponnier, Francisque, vit toujours, toujours gai, toujours vif, malgré ses quatre-vingts ans dépassés. Qu’il vive encore longtemps.

L’imprimerie Taponnier fut reprise par Soldini, qui la mena à bien pendant quelques années. Puis, les mauvais moments étant arrivés, le chômage persistant, Soldini emballa son matériel et alla s’installer à Paris ! Il a préféré faire ce sacrifice, plutôt que de végéter à Genève. Puisse-t-il réussir, ce sont nos meilleurs vœux, car l’imprimerie a. vraiment une mauVaIse passe.

On espérait un peu sur le B. I. T. et la S. d. N., mais l’erreur fut grande. Grâce à des combinaisons, on installa à Ambilly une imprimerie dans laquelle se font une grande partie des travaux d’impression de ces deux bureaux. Les villes de Lyon, Chambéry, etc., travaillant beaucoup pour le B. I. T., de sorte que les imprimeries de Genève n’en ont presque que la vue !

Encore une : l’imprimerie Sabot, rue de Rive.
Sabot aurait voulu jadis s’associer avec M. Grelon, mais celui-ci refusa, ne voulant pas de la raison sociale Grelon et Sabot. Cette imprimerie donnait sur les cours et l’allée du Prince, ce qui fait que les typos perdaient beaucoup de temps aux fenêtres pour admirer le beau sexe qui foisonnait dans les cours.
Un nommé Benoît succéda à Sabot, puis Dubois et Rivera succédèrent à Benoît, trans­férèrent la « boîte » quai des Moulins. Là, ils se séparèrent et Paul Dubois resta seul patron. Puis, finalement, imprimeur et impri­merie furent rachetés par le Journal de Genève à la suite d’un procès de presse perdu par l’imprimeur Dubois, qui y travailla encore quelques années, tout tranquillement en fumant sa pipe ! Il est aujourd’hui retraité à Lancy !

L’imprimerie Dubois et Rivera était située dans la grande allée de Rive, No 5, l’étage au-dessus de l’Armée du Salut avec sa fanfare. Il y avait parfois plusieurs musiciens parmi les typos de la maison. De temps à autre, ceux-ci descendaient au local de l’Armée du Salut et en avant la musique : sang et feu ! Les salutistes avaient la bonne idée de ne pas trop se fâcher.
Si les typos gagnaient peu, cela ne les empê­chait pas de rigoler !

Depuis, les imprimeries ont surgi comme des champignons. Mais la vie est dure !

***

En 1880, avec ma malle sur le dos, contenant trois mouchoirs de poche, deux paires de chaussettes et une chemise (expulsé de la mai­son maternelle par le beau-père socialiste), je partais pedibus jambus pour Lyon. N’ayant pas trouvé de travail dans cette ville, je continuai sur Pads où j’arrivai en septembre, après un arrêt de trois mois à Beaune (Côte-d’Or).

J’y retrouvai un certain nombre de camarades connus à Genève : André Alavoine, qui avait repris une imprimerie au Passage de l’Opéra, fut très reconnaissant envers les Genevois et Suisses, qu’il occupait tant que cela lui était possible.
A la fondation du « Radical », je fus égale­ment embauché grâce à Roche, ancien prote chez Alavoine, à Genève, Pierron était égale­ment à ce journal.

A Paris, comme tant d’autres (surtout à cause de ma jeunesse), je connus grandeur et décadence. Le sérieux avait de la peine à venir et l’entraînement était facile.
J’y mangeai de la viande enragée. Parfois, à l’heure de midi, on allait lire les affiches ou voir défiler les dragons.
L’hôtel de la Comète ou de l’Etoile filante nous furent également connus !

L. B.