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Accueil du site > 7. PERSONNALITES MARQUANTES > Marcel Gentile, typographe > 1921 Marcel Gentile

Une mémoire vivante du quartier de Saint-Gervais

1921 Marcel Gentile

Un typographe comme on en fait plus

vendredi 18 novembre 2005, par Victor Salamin

C’est l’un des derniers typographes. Il a parcouru toutes les étapes de l’évolution de l’imprimé. Mais la profession est depuis de nombreuses années en crise, supplantée par l’informatique. Rares sont encore ceux qui connaissent les subtilités de l’art typographique. Marcel en fait partie. Perle de plus en plus rare, car les derniers typographes de métier disparaissent les uns après les autres, et la relève dans un domaine qui était, il y a peu de temps encore, une profession reconnue ne se fait plus. Chaque année plusieurs imprimeries ferment leur porte à Genève. La fin d’un métier ? s’interrogeait la Tribune de Genève du 20 octobre 2005.

Les techniques nouvelles ont eu raison du plomb de Gutenberg, sauf évidemment à l’Imprimerie des Arts où nous maintenons ce patrimoine en activité.


Marcel Gentile, un maître en typographie

Marcel, homme simple, affable, d’une connaissance typographique immense, toujours souriant, de conseil sûr, est une double mémoire vivante : celle d’une (longue) vie de pratique typographique et celle d’une enfance passée dans notre quartier, à la rue des Corps-Saints.

Mémoire disions-nous, et le mot n’est pas trop fort. Qui mieux que lui pour dire le quartier, qui mieux que lui pour parler du métier. Penché d’un oeil expert sur la qualité d’une composition, repérant erreurs et anomalies typographiques, habile mieux que personne à "lever " les caractères dans le composteur et à les identifier immédiatement ! Et Dieu sait si ce travail nécessite du métier.Un vrai maître en typographie.

Ce petit homme, au regard malicieux, est typographe jusqu’au bout des doigts. Son âge ? Rien moins que quatre-vingt quatre ans ! L’esprit vif et affairé quand il le faut, c’est lui que l’on croise tous les matins à l’imprimerie pour ranger ou composer. Une perle, avons-nous dit, et cet homme de grande culture est doté d’une autre qualité : la modestie. Portrait flatteur ? Pas tant que ça.

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Un enfant d’immigré

Marcel Gentile naît à la rue des Corps-Saints en avril 1921. On peut dire : dans le vieux Saint-Gervais jauni de nos cartes postales. Enfant d’immigré comme son nom l’indique, mais qu’il prononce à la française. Son père, (Giovanni Paolo Secondo !), on l’appelera Secondo, naît en 1889 dans le Piémont, à Masserano, treizième et dernier enfant de la famille.

Vie difficile, orphelin très jeune avec une soeur faisant office de mère et subvenant au ménage en travaillant dans les rizières. Le jeune Secondo Gentile choisit l’exil et débarque dans le canton de Neuchâtel à 16 ans (1905) avec son modeste outillage de cordonnier. A Vuiteboeuf d’abord, puis à Concise où il s’éprend de la fille du maire. Mais la guerre de 1914-1918 le rattrape et il est rappelé en Italie dans les troupes du génie.

Il retourne à Concise après la guerre, le coeur en chagrin, car durant son absence sa fiancée est décédée de la grippe espagnole.

C’est à Genève, où beaucoup d’immigrants italiens se trouvent déjà, que nous retrouvons le père de Marcel. C’est là qu’il va rencontrer une connaissance d’enfance, Regina Forzani, arrivée à Genève en 1905 par l’intermédiaire de son frère, garçon-boucher déjà installé sur la place. Elle travaille comme femme de chambre dans l’hôtellerie. Les Gentile se marient en mai 1920.

Du Café de Saint-Gervais à la Cordonnerie Gentile

L’année suivante, Marcel naît. Avec l’argent économisé par la mère de Marcel, les parents Gentile se lancent dans le commerce et achètent, en 1920, le Café de Saint-Gervais (qui porte toujours ce nom), à l’angle rue Vallin - rue des Corps-Saints. Mais peu doués pour les affaires et la comptabilité, ils sont contraints d’ abandonner leur café en 1926.

A deux pas de là, au n° 5 de la rue des Corps-Saints, la cordonnerie Pagani (autre Italien) se libère. M. Gentile père reprend son métier. C’est là qu’il tiendra boutique jusqu’en 1951 date à laquelle on commencera à démolir toutes les maisons donnant sur les Terreaux.

Notre cordonnier trouvera ensuite, à la rue de Cornavin 16, une petite pièce au fond d’une allée aujourd’hui disparue pour faire place à l’actuel bâtiment Manor. Le père Gentile décédera en 1982. La mère, Regina, s’est éteinte en 1964.

Le quartier vers 1930

Vers 1930, c’est l’époque de la jeunesse de Marcel.

La rue des Corps-Saints est très commerçante. On y trouve petites boutiques et cafés. Et Marcel de les énumérer dans l’ordre : au n° 3 , c’était chez Zeier (Café de la Mairie du Faubourg, local du Cercle radical du Faubourg que fréquentait Louis Bron, député et rédacteur du Guguss), puis à côté, il y avait la fumisterie Radice ; au n° 5, l’arcade de gauche était occupée par une marchande de fruits et légumes (la mère Chevalley), puis au fond de l’ allée, on accédait aux caves de l’hôtel de la Débridée située sur les Terreaux ; à l’arcade de droite du même numéro, c’était la cordonnerie Gentile ; au n° 7, il y avait à l’entresol un handicapé, Morandi, qui jouait de l’orgue de barbarie, et au sous-sol l’atelier du tonnelier Descombes, spécialisé dans les tonneaux de "chèvre" (boisson fermentée et mousseuse sous pression) ; au n° 9, la Taverne de Saint-Gervais (aujourd’hui l’Auberge de la Mère Royaume) ; au n° 11, on trouvait le Café du Cygne ; au n°13 la boulangerie Räss, puis au n° 15, la laiterie Gay ; au n° 17, l’épicerie Bourguignon avec ses chocolats et la boulangerie Stauffer...

On pourrait écouter Marcel encore longtemps... Ah oui ! nous allions oublier l’autre côté de la rue des Corps-Saints !

Passons donc de l’autre côté de la rue, numéros pairs.

Il y avait à l’époque au no 2 la charcuterie Waegell. Le patron était grossiste et s’était installé là chassé par les démolitions de la rue du Temple. Outre son laboratoire, il y avait aussi son magasin de vente ; suivait le no 4 dont une arcade était occupée par la mère Livoti qui tenait une épicerie-primeur et une autre arcade qui était celle de l’entrepreneur Evard. On trouvait ensuite le café de Saint-Gervais - tenu un temps par les parents de Marcel qui logeaient au premier étage. Le café faisait l’angle.

Lors de la vogue on suspendait les lampions, on enlevait des pavés dans la rue pour y dresser des sapins garnis de fleurs en papier ; aux balcons pendaient des anneaux de guirlandes en papiers colorés que l’on confectionnait avec des chutes d’imprimerie ; des mats se dressaient dans la rue avec des fanions aux couleurs de Saint-Gervais (blanc et bleu).

Le no 6 avait son entrée rue Vallin, mais trois arcades se trouvaient sur la rue des Corps-Saints : la laiterie Auberson faisait l’angle, puis suivait l’arcade « chez Joseph, coiffeur », puis le dépôt de vin Grigi (c’est là que venaient s’approvisionner les bras-pendants ; le vin était tiré du tonneau et se payait pas cher, 80 cts le litre) ; au no 8, l’épicerie de Mme Canale occupait deux arcades, puis après l’allée, les deux arcades suivantes c’était le marchand de vélo Simona (à l’endroit de l’actuelle coiffeuse) ; au no 10, la laiterie Gal occupait l’emplacement de notre actuelle imprimerie. (En dégageant les sols, nous avons retrouvé et conservé les délimitations de l’ancien carrelage !).

La cordonnerie Gerold faisait suite. L’artisan y fabriquait les souliers de montagne équipés des réputés crampons « tricouni » inventés et produits à Genève. L’horloger Reinhardt tenait l’arcade suivante (actuel coiffeur), qui avait nom « au péclotier de Saint-Gervais » ; suivait la mercerie Gascard avec son matériel à broder (arcade actuelle de M. Pesenti). L’allée-passage du no 10 conduisait aux appartements.

Au no 12, par un escalier extérieur (que l’on peut voir sur les anciennes photos), on accédait aux logements (le comédien François Simon logea un court temps au premier étage). A côté de l’escalier se trouvait l’entrée du marchand de fromage Rivaud. Au no 14, la mère Grigi vendait du charbon. Après l’actuel décrochement, on arrivait avec le no 16, sur la rue de Coutance.

L’épicerie Ryhen faisait l’angle (comme actuellement la boutique Cord homme). L’épicerie fut ensuite occupée par CHU (Comptoir des Habits Usagés), début modeste des boutiques « seconde main » qui aujourd’hui fleurissent. La grande et belle fontaine qui a aujourd’hui disparu marquait le carrefour avec Coutance. C’était l’époque du tram 3 (Cornavin-Champel-Petit-Saconnex) que l’on pouvait prendre rue Cornavin…

Ah ! la belle école...

Le café remis, la famille Gentile va se loger au 29 de la rue Rousseau.

L’école enfantine s’effectue aux Terreaux, puis l’école primaire à la rue Necker. Une "marmaille d’enfants" couraient alors dans le quartier. La rue des Corps-Saints, la rue du Temple et le jardin de Saint-Jean servaient de place de jeux. Et surtout la place Grenus bien centrée.

L’ancien îlot du Seujet ? Marcel se rappelle qu’enfant il le traversait "en vitesse", car "on avait la trouille" : les ruelles étaient étroites, sales, délabrées, certains appartements inoccupés...

Les enfants allaient pêcher les sardines debout sur l’"épuisoir" (rampe) qui s’avançait dans le Rhône, sous lepont, au pied de la Coulou. à côté du bateau-lavoir. La rue des Moraines, en hiver, servait de piste de luge. Situé au bas de cette même rue se trouvait le dernier bateau-lavoir.

Quand on commença à démolir le quartier du Seujet, on vit une invasion de rat sortir des vieilles bâtisses. Et sur le terrain resté longtemps vague et que les enfants appelaient "les démos"(les démolitions), on trouva encore longtemps de gros cailloux. Et l’hiver, on y glissait sur la neige.

Beaucoup d’enfants d’italiens peuplaient le quartier, enfants d’ouvriers qui, pour la plupart, travaillaient dans le bâtiment. Le samedi, jour de paie, on envoyait les enfants tirer leur père par la manche au bistrot...

Les cabinotiers ? Marcel s’en souvient, mais ils étaient très âgés. Vers les années 30, l’horlogerie n’était plus si importante à Saint-Gervais, "des restes, si l’on peut dire". C’était surtout un quartier populaire avec ses ouvriers tâcherons, manoeuvres, étameurs, vitriers, chiffonniers qui vendaient leur art à la criée.

La grande fête, c’était la vogue. Ah ! la vogue de Saint-Gervais ! Tout le monde y participait. Il y avait des vogues dans chaque quartier. Les forains s’installaient. Il y avait bal à la place Grenus ainsi qu’à la place Chevelu ; les baraques foraines se pressaient à la rue du Temple ou sur les "démos".

Les maires de Saint-Gervais ? C’était folklorique. A côté du maire défilait le "pétabosson", le garde-champêtre, un gars avec une moustache à la Garibaldi et une blouse bleue, puis suivait la fanfare de Saint-Gervais. Cette tradition de la Vogue a dû s’arrêter à la guerre de 39.

Marcel se souvient aussi de ces périodes difficiles de chômage. Il revoit les chômeurs remontant Coutance et criant : "du travail et du pain". Il se rappelle le "kilo du chômeur" : des camions qui passaient ramassant kilos de farine, de pâtes ou d’autres vivres ... Pour les enfants, le yo-yo venait d’arriver...

La classe d’école comprenait 20 à 30 enfants. Marcel commence l’école à quatre ans. Pour les enfants du quartier, la colonie de Saint-Gervais offrait 6 semaines de vacances à la Rippe. Marcel y fut une fois à onze ans.

L’ "arpète" ou l’apprenti typographe (1937 - 1941)

Mais finie la jeunesse. Après le Collège moderne, Marcel a quinze-seize ans. Il s’agit de se mettre au boulot. Bien sûr, les résultats scolaires lui auraient aisément permis de se rendre à l’Université (élève doué, régulièrement récompensé par un prix annuel), mais cela coûtait cher à l’époque et les bourses n’existaient pas.

Donnant suite à une annonce parue dans la Tribune de Genève, il est engagé comme compositeur-typographe à l’Imprimerie du Progrès, rue des Alpes. Quatre ans d’apprentissage. Dur ?...non !

Son premier salaire, c’est 1 fr par jour. En fin d’apprentissage (1941), changement de Direction dans l’imprimerie où travaille Marcel. Son nouveau patron est membre de la SSMI (Société suisse des Maîtres imprimeurs) et Marcel en profite pour se syndiquer à la FST (Fédération suisse des typographes). Comme on veut le réengager à un tarif inférieur aux conventions de la branche, Marcel refuse et connaît son premier chômage. Huit mois durant lesquels il travaille comme aide dans la boucherie de son oncle à Carouge.

"Il y avait du travail, mais j’étais étranger."

Marcel avait entrepris une demande de naturalisation et être chômeur rendait la chose impossible. Il va donc travailler, "sans être payé", chez un imprimeur de Coutance, juste le temps de l’enquête.

La demande de naturalisation est repoussée par trois fois au Grand Conseil. La situation de guerre rendait les choses plus compliquées. Des relations aidant, Marcel finit par prêter serment au printemps 1942 devant le Conseil d’Etat, "habillé en dimanche".

Il trouve aussitôt, en mai 1942, un travail de six semaines comme typo à la Tribune, le temps de remplacer le personnel momentanément mobilisé. Engagé pour six semaines, Marcel restera 31 ans à la Tribune.

1942 - 1973 : trente et un ans à La Tribune de Genève !

La Tribune comptait alors une centaine d’ouvriers.

Marcel effectue un travail de compositeur-typo. Il s’est marié en 1947 et il faut nourrir sa petite famille qui habite maintenant à l’avenue Sainte-Clotilde.

Pour améliorer l’ordinaire et pour connaître autre chose, Marcel demande à apprendre le clavier monotype. Il bénéficie ainsi d’un meilleur salaire et d’un horaire réduit à 44 heures au lieu des 48 heures usuels par semaine. "D’accord pour le clavier, répond son patron, si vous apprenez le russe !"

Les travaux pour les organisations internationales, - les plus gros clients des imprimeurs, et notamment pour l’OMS, nécessitaient des versions imprimées en plusieurs langues. Marcel se met au russe et prend des leçons. Nous sommes au début 1949. Ce sont alors 12 clavistes et 6 fondeuses qui s’activent à la rue du Stand. Marcel occupera par la suite le poste de chef-claviste.

Et comme le grec et le russe se ressemblent beaucoup, lui a-t-on dit, c’est Marcel qui sera chargé de taper, en copte sahidique, langue des moines égyptiens du IVe siècle, les textes des papyrus de la Mer Morte, pour la collection Bodmer. Vingt huit volumes !

Les techniques évoluent

Marcel suit l’évolution des techniques typographiques : A la Tribune, l’introduction du système binaire préfigurant l’informatique -le GSA (Güttinger Satz Automation), modifie les anciennes habitudes : une bande de papier à 7 canaux ou diodes remplace le positionnement pneumatique et bruyant des matrices.

En 1967, Marcel part en Suisse allemande pour suivre des cours de formation. Il devient un des responsables du GSA.

Il passe quinze jours à Londres en 1968 pour s’initier aux nouvelles techniques qui passent du plomb au film. Ses connaissances de la la Monotype-film ( qui deviendra le Monotron) vont lui permettre de former ensuite le personnel de l’entreprise.

Bientôt on veut l’écarter au profit des jeunes qu’il a formés. Marcel ne veut rien savoir. Il préfère quitter la Tribune, s’engage chez Typelec (qui sera vendu une année plus tard), puis entre chez ATAR comme correcteur- tierceur (dernière approbation avant le tirage définitif).

Chez ATAR (1974 - 1986)

L’informatique pousuit ses premiers pas dans l’imprimerie et Atar installe le MOPASS, nouveau système électronique. Marcel suit des cours chez Bobst.

L’heure de la retraite approche. On l’invite à prolonger son temps de travail : il y aurait encore quelques textes à composer en russe... Refus catégorique : "La liberté n’a pas de prix ! Pas un jour de plus ! ", rétorque Marcel qui quitte l’entreprise en 1986, un 1er mai !

Une retraite bien occupée

Sa retraite, Marcel la veut active. Il cultive avec soin son jardin potager, et avec son épouse se passionne pour la collection de minéraux. Quelle aventure et quelle collection !

La typographie ? Elle ne l’a pas quitté. Lorsque Marcel Favre s’installe à la rue des Corps-Saints, notre Marcel qui l’a connu à la Tribune lui rend visite régulièrement, tout en se rendant à la cordonnerie de son père. Une solide amitié finit par les lier. "A l’occasion, avoue-t-il modestement, je lui donnai un coup de main..."

Marcel Favre nous quitte en 2001. Son compagnon de métier Marcel Gentile accepte de faire le lien entre l’ancienne imprimerie (qu’il connaît bien) devenue patrimoine de l’Etat et l’Association Lettre et Image qui anime aujourd’hui l’Imprimerie des Arts.

Et si Marcel Gentile s’est mis à l’ordinateur pour être de son temps, c’est parce qu’il demeure un esprit curieux et ouvert. Mais la typographie l’habite toujours. Lorsqu’il parcourt les journaux, l’ignorance des règles typographiques lui saute aux yeux "et lui font grincer les dents". On vous l’avait dit, cet l’homme n’a de souci que pour le bel ouvrage.

C’est en tout cas une chance de pouvoir le compter parmi nous à l’Imprimerie des Arts.

Le plus longtemps possible...


Nous remercions Marcel pour ses souvenirs et ses documents photographiques.

P.-S.

Marcel Gentile nous parle de vive voix de son quartier. Il suffit de cliquer sous "archives sonores" dans la barre d’entrée du site.

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